«Ce que je ne vous ai pas encore raconté, ô mes enfants, c'est l'histoire de la vie, passant du morne repos, ou de la furieuse insensibilité de la matière au sein du chaos, à l'activité sereine ou à la sensibilité docile de l'esprit dans la création accomplie. Vous savez les lois qui régissent la vie dans notre monde actuel autant que je les sais moi-même: mais vous ne les savez pas quant au monde qui n'est plus. Sachez donc aussi le passé comme je le sais moi-même.
«Ma race ne croyait point être la première qui eût possédé le séjour terrestre; mais il ne m'appartient pas de vous parler de mystères que j'ignore. Vous devez apprendre seulement l'histoire de la grande famille céleste à laquelle j'appartiens, et dont l'énergie s'est épuisée avec celle du milieu qui l'avait engendrée. Pendant longtemps, les hommes nés d'hier garderont le pâle souvenir de cette race antérieure, dont le nom se perdra bientôt dans la confusion des origines, et dont on cherchera vainement la trace effacée de la surface de la terre. Un nom prévaudra peut-être généralement dans la diversité des langues, pour exprimer plus ou moins bien que nous fûmes les premiers maîtres de cette terre, où le seul pouvoir durable devrait s'appeler vicissitude.
«Je vous ai dit que ce monde-ci n'avait pas toujours été éclairé et réchauffé par le feu des astres supérieurs. Quand il était de beaucoup de siècles plus jeune, il tirait de lui-même sa chaleur et sa lumière. Ce ne fut pas en un jour que les amas de nuées produites par le feu primitif s'épanchèrent en eaux ruisselantes. Ce ne fut pas non plus en un jour qu'elles se retirèrent d'une partie de sa surface. Nul de nous ne vit ce déluge dont les déluges subséquents et partiels n'ont pu nous donner qu'une faible idée. Ceux que vous verrez peut-être n'en approcheront point, ou bien la race humaine y disparaîtra tout entière.
«Il y eut donc ici-bas un âge, c'est-à-dire une incommensurable phase de temps, pendant lequel la terre jouissait d'un équilibre relatif qui n'est pas le vôtre, mais celui où d'autres êtres pouvaient et devaient être appelés à la vie. Ils le furent, et ils obéirent à ses lois, tant que leurs conditions d'existence furent maintenues. Les autres créations que vous voyez briller dans l'éther ont dû précéder l'existence de celle-ci. Du moins, c'est la croyance de nos derniers sages, que les astres sont des mondes, et que l'amour universel ne pouvant rester oisif, c'est-à-dire exister sans être uni à la substance, l'ensemble des mondes ne pouvait pas avoir eu de commencement. Mais, que le soleil fût créé ou non quand nous fûmes appelés sur la terre, qu'il fût un globe ardent ou un monde semblable à celui-ci, nos premiers pères, enveloppés dans des nuages d'où l'atmosphère translucide ne s'était pas encore dégagée, ne connurent point cet astre ni les autres, et ne marchèrent qu'à la clarté phosphorescente qui rayonnait de la surface même de la terre.
«Longtemps donc avant que ce cruel et splendide soleil vînt à percer les vapeurs qui nous enveloppaient et qui continuaient à s'exhaler du sol humide et suant, nous naquîmes sous le dôme impénétrable d'une forêt de palmiers, de chênes et de pins de différentes espèces, dont ceux que vous trouvez si grands dans votre Éden ne sont que l'image affaiblie. De même que les animaux que nous connaissons aujourd'hui sont moindres que ceux dont ma race se vit jadis entourée, votre taille n'atteint point la stature de mes ancêtres. La durée de votre vie est moindre aussi, et deviendra moindre encore, de même que la mienne est limitée à un temps plus court que ne le fut celle des dives qui ont vécu longtemps avant moi. La terre était plus grande jadis, parce qu'elle était plus dilatée. Les plantes et les êtres qu'elle produisait étaient proportionnés à la force d'expansion de sa vie. Tout se modifia et se réduisit, le monde et ses productions, durant les myriades d'années que nous avons dû y passer: car nous avons toujours ignoré l'heure de notre apparition ici-bas, comme vous ignorerez probablement vous-mêmes l'heure de la vôtre, dans la suite des âges, comme vous l'ignorez peut-être déjà, depuis si peu de jours que vous vous sentez vivre.
«Notre origine nous fut donc toujours voilée; mais un solennel pressentiment nous fit envisager notre fin prochaine, alors que nous sentîmes la terre se refroidir brusquement sous nos pieds. Jusque-là, bien que sa chaleur intérieure diminuât sensiblement, nous existions sans trop d'efforts. Les sources qui jaillissaient de toutes parts étaient encore brûlantes et répandaient une douce vapeur qui, mêlée aux exhalaisons des solfatares et des lacs marécageux, contenait le rayonnement et la diffusion de la chaleur terrestre dans l'espace. Nos épaisses forêts nous dérobaient la vue des froides étoiles, et bien que le soleil commençât à répandre sur nos brumes éclaircies l'éclat d'un voile d'or verdâtre, nous ne comptions pas sur lui pour suffire à notre existence. Il était pour nous une pure magnificence de la création. Nos fruits tièdes et aqueux, nos arbres gigantesques, nos pâles et larges fleurs prospéraient sur le sol humide, où notre race blanche et douce, à l'allure imposante, n'avait rien à craindre des animaux paresseux et tranquilles.
«Je vous raconte là, ô mes enfants, les âges que l'on m'a racontés: car je n'ai pas vécu de longs jours, et, dans le temps où je suis née, l'âge des dives ne se prolongeait déjà plus guère au delà de deux siècles. Il n'y a que la moitié d'un siècle que j'existe, et les choses que j'ai vues sont, à peu de chose près, celles que vous voyez en ce moment même. C'est ainsi que notre existence se soude à la vôtre, non par les liens du sang, vous êtes une création nouvelle, mais par la similitude des conditions vitales où notre race finit, tandis que la vôtre commence.
«L'histoire ancienne des dives embrasse une période qui ne se racontait parmi nous qu'à l'aide de la tradition. Nous n'avions pas toujours eu besoin d'écrits et de monuments pour nous transmettre les récits des âges écoulés. D'après ce que j'ai appris des hommes et ce que j'étudie en vous-mêmes, nous n'étions point semblables à vous par l'activité et la curiosité. Nous nous ressemblions tous comme les flots de la mer se ressemblent; nos instincts ne différaient que faiblement; nos besoins étaient bornés, et la rêverie dominait notre esprit sans cesse plongé dans une molle quiétude, ou dans la contemplation d'un monde intérieur.
«Dans notre état normal, nous ne songeâmes point aux arts de l'industrie. Le chant et les symboles étaient notre histoire. Nous n'étions point avides de découvertes. Les terres étaient plus qu'aujourd'hui séparées les unes des autres par des mers immenses, et celles que nous occupions se ressemblaient, grâce à une température partout égale. Leur aspect ne frappait point l'imagination, les brouillards éternels ne découpant aucune forme lointaine, aucun horizon déterminé. Nos pensées étaient donc plus profondes que variées, et le ciel que nous pressentions sans le voir nous intéressait plus que les inextricables réseaux de verdure où nos corps étaient comme emprisonnés. Nous cherchions notre certitude dans nos pensées plus que dans nos regards, et notre enthousiasme se portait vers les choses de l'esprit, nullement vers celles de la pratique. Nous ne songions point à nous élever des demeures. Tout nous était abri sous nos grands chênes, même le pavillon de brouillards magnifiquement diaprés qui pesait sur leurs cimes. La nuit ne nous apportait point de ténèbres et l'hiver point de frimas. La religieuse uniformité de nos voûtes de feuillages et la majesté de nos arbres séculaires faisaient de la nature entière un temple mystérieux où nous vivions recueillis, de l'enfance à la vieillesse.
«Comment la Divinité s'était révélée à nos pères, je l'ignore. Nous ne la discutons jamais, et nos délices étaient de l'invoquer dans des chants dont la douceur se répandait en ondulations sonores dans le silence des forêts.