«Nous avions des lois naturelles qui étaient gravées dès l'enfance dans le cœur de chacun de nous. L'amour en était la base. Aimer Dieu, nos semblables et notre famille, c'était là le triple but de la vie, et rien ne venait nous en distraire. Nous étions anges et certains de nous réunir à Dieu, quelque transformation qu'il lui plût de nous imposer, nous regardions la mort comme un bienfait. Il n'y avait point de larmes amères autour de nos bûchers, et nous nous aidions les uns les autres à envisager le sort des êtres chéris qui nous quittaient comme préférable au nôtre.
«Mais une grande catastrophe vint, plusieurs centaines de siècles avant ma naissance, changer brusquement la destinée des dives. Des horribles profondeurs qui s'étaient ouvertes sur plusieurs points, sortes de gerçures produites par le dessèchement de la croûte terrestre, montèrent de nouvelles chaînes de montagnes qui, après avoir comblé ces abîmes, portèrent, jusqu'au sein des nuées qu'elles refoulaient, leurs dômes arrondis, aujourd'hui cristallisés en dents aiguës couvertes de neige. C'est alors que l'aspect de la terre changea, et que la surface entière des contrées que nous habitions nous devint inhospitalière. Une grande partie des dives avait disparu dans ces cataclysmes, et nos belles forêts étaient déjà enfouies sous les bancs pressés d'une boue noire, où elles s'étaient comme pétrifiées.
«Nous quittâmes ces lieux dévastés, pour occuper les plages nouvelles que la mer, déplacée par ces formidables oscillations du sol, nous abandonnait. Là nous attendaient l'éclat du jour, l'âpreté des roches, la froide sécheresse du sable, et les bises qui refoulent la respiration, et les brumes glacées qui paralysent le sang, et l'impuissant rayonnement des astres qui ne suffisait plus aux besoins de notre organisation. Formés sous d'autres influences, nous ne pouvions pas tous nous modifier assez vite pour appartenir à ces climats nouveaux. Les hommes nés du chêne devaient disparaître, et ils disparurent, lentement d'abord, et puis dans une proportion de plus en plus rapide. Nos grands palmiers étaient devenus stériles, nos mères devinrent stériles aussi: ceux de nous qui naissaient n'avaient plus assez de force pour grandir, et ceux qui avaient déjà grandi ne pouvaient plus vieillir. Les animaux qui ne se reproduisent que sous l'action d'une forte chaleur avaient fui vers des régions plus propices, où notre accablement ne nous permettait pas de les suivre. Si quelques-uns d'entre nous l'ont tenté et s'ils ont pu y réussir, c'est ce que nous n'avons point su. Notre volonté était morte. Disséminés dans les contrées où le sort nous rejetait, nous nous séparâmes les uns des autres sans adieux, parce que nous étions sans espoir de nous rencontrer ici-bas. Engourdies et résignées, chaque jour d'hiver des familles s'étendaient sur la neige pour ne plus se relever.
«Une seule peuplade, du moins cette peuplade croyait être la seule, s'éloigna de la terre natale et vint se réfugier dans le voisinage des volcans qui bordaient ce rivage. Ces montagnes qui vomissaient le feu étaient plus terribles que les frimas, et c'est ce qui nous les fit préférer. De leurs flancs entr'ouverts s'échappaient ces chaudes exhalaisons qui nous faisaient sentir encore la vie, et sur leurs étangs de bitume planaient ces lueurs pâles qui jadis rayonnaient sur toute la terre. Ces vapeurs étaient pourtant devenues délétères; il semblait que les entrailles du monde se fussent corrompues; mais, insouciant du danger, supérieur à la crainte de mourir, le dive s'asseyait sur les bords fragiles des cratères, et, dédaigneux des avertissements de la nature, il écoutait ces grandes voix qui rugissent au sein des abîmes, et qui chantaient pour lui les redoutables mystères de la vie, et les sombres délices de la mort.
«Mourir ainsi dans la plénitude de la vie et dans la possession entière de son âme lui semblait plus noble et plus doux que de s'atténuer, spectre errant et plaintif, sur le désert du froid; mais ces volcans eux-mêmes se refroidirent, et ceux de nous qui n'avaient pas été surpris et dévorés par leurs éruptions virent se rétrécir chaque jour l'espace favorable à l'épanouissement de leur vie.
«Le dernier foyer qui s'éteignit est celui où nous voici enfermés par un dernier écroulement du roc. C'est là que mon père et ma mère, mes frères, mes sœurs et celui qui fut mon époux me virent naître. Ce sont eux qui achevèrent de creuser dans la roche déjà creuse la grotte que nous habitons. Je t'ai appris, mon fils, l'usage de ce métal qu'autrefois nous savions extraire et façonner, et au moyen duquel mes pères purent dompter la nature lorsqu'elle commença à leur devenir rebelle. Mais ils ne poussèrent pas loin leurs industries. La dispersion de leur race leur rendit précieux ces instruments qu'ils s'étaient donnés, en même temps que la convention des caractères tracés avec ce fer sur les rochers. C'était le seul moyen de se retrouver, ou tout au moins de faire connaître son sort à ceux dont on se séparait pour les migrations lointaines. On s'était avisé aussi de façonner des vases, des vêtements, et même des armes pour se défendre des animaux furieux que la faim chassait de leurs pâturages envahis par le froid. Les hommes auront peut-être besoin un jour de recourir à ces inventions, si la terre cesse de leur être clémente. C'est pourquoi je te les ai transmises. Peut-être les dédaigneront-ils: peut-être aussi, habiles et actifs comme ils me paraissent être, porteront-ils plus loin que nous leurs découvertes. Les nôtres, sans cesse interrompues par de funestes événements, cessèrent tout à fait quand la race expirante cessa de pouvoir vivre en sociétés sur la terre.
«Comme la plupart des dives de ces derniers temps, je naquis à demi aveugle. L'éclat du soleil était trop vif pour nos yeux, et, comme certains animaux, nous ne distinguions les objets que dans le crépuscule. Cependant nous nous efforcions d'acquérir et nous acquérions en effet la faculté de supporter la lumière vive, comme celle de respirer l'atmosphère nouvelle et de subir toutes les autres conditions de la nature modifiée en vue de l'existence des êtres nouveaux. La nôtre ne s'y plaît que pour se briser, et chacune de nos conquêtes nous était fatale, chacune de nos modifications nous coûtait une notable portion de notre vie.
«On s'était facilement habitué à l'idée de vivre peu ici-bas. La croyance s'était élevée jusqu'à l'espérance de revivre dans les astres, dont la notion longtemps incertaine était enfin devenue évidente. Mes parents se souvenaient du temps où leurs aïeux racontaient les transports de surprise et de joie qui s'emparèrent des dives, lorsque les brumes terrestres, se séparant sous l'action des vents impétueux, leur permirent d'entrevoir un coin de l'azur céleste et les premières constellations. Depuis longtemps nos sages annonçaient l'apparition de cette merveille; on l'attendait avec impatience; on bénissait les orages qui balayaient le firmament, et pourtant ces vents terribles apportaient la mort! Mais qu'importait la mort à ceux qui voyaient étinceler dans l'éther les demeures splendides de leur immense domaine!
«Quand j'eus atteint l'âge qu'a aujourd'hui Leucippe, ma vue s'était fortifiée; et, moi aussi, je voyais les astres et toutes les beautés de la terre, enflammées des brillantes couleurs dont le soleil sait les revêtir. Élevée dans les plus pures notions de l'immortalité, je voyais ma famille s'éteindre rapidement, en même temps que celle des hommes commençait à naître. En suivant cette grève aujourd'hui couverte par les flots, nous pouvions approcher des prairies où, dans un air encore plus frais que celui-ci, quelques-uns de ces êtres délicats et vifs paraissaient s'essayer à la vie. Nous remarquions qu'ils avaient déjà le don de la parole; et d'ailleurs leur ressemblance avec nous était si frappante, que nous étions tentés de les croire issus d'une portion émigrée et modifiée de notre race. Mais, à la frayeur que nous leur inspirions et à leur absence de culte, nous crûmes devoir penser qu'ils constituaient un type nouveau de la Divité. Nos sages avaient prédit que ce type apparaîtrait ici-bas pour nous remplacer, et qu'après avoir fait son temps, il serait remplacé à son tour par un type modifié en raison d'une nouvelle période de la création terrestre.
«Comme ils redoutaient notre approche et abandonnaient leurs établissements naissants pour fuir vers des régions moins propices, nous nous fîmes un devoir de nous renfermer dans celles que nous avions choisies, et, séparés de nous par ces monts, qu'ils ne savaient pas plus que nous gravir, repoussés par les flots, qu'ils craignaient presque autant que notre présence, ils purent reprendre possession des contrées qui nous avoisinent.