«Je ne puis me rappeler sans émotion les jours de mon enfance et les efforts de mes parents pour m'initier à toutes les connaissances si chèrement achetées par nos pères. Ah! sans doute, c'était une grande race que la nôtre, et les jours de sa décadence physique furent glorieux pour son existence morale et intellectuelle. Il y avait quelque chose de sublime dans ce tranquille abandon de la vie, pressenti, accepté d'avance, et accompli avec le calme solennel d'une fonction religieuse. Hélas! après avoir bu la science et la foi dans cette coupe céleste, devais-je donc connaître les regrets du cœur et les défaillances de l'âme?
«Il en fut ainsi pourtant; je devais déchoir du rang auquel l'initiation m'avait élevée. Prêtresse du désert, je devais perdre la foi, tomber dans le désespoir et connaître le mal, jusque-là inconnu dans les âmes émanées de Dieu.»
VI
LA MÈRE.
La dive continua:
—Oui, mes enfants, le mal existe. Vous savez que, dans l'ordre des choses matérielles, le langage qualifie de ce mot terrible les souffrances physiques de l'être. Mais vous ignorez que l'âme reçoit des blessures, traverse des fatigues et succombe à des maladies, aussi bien que le corps. Jusqu'à ce jour, je vous ai laissé ignorer que l'esprit pouvait être atteint par les accidents extérieurs qui menacent l'organisation. Je ne voulais pas vous faire perdre les délices de l'ignorance; mais mon devoir est de vous donner la science complète et de vous avertir de la lutte où vous allez entrer fatalement.
«Tant que ce monde fut plongé dans des ténèbres qui l'isolaient pour ainsi dire du reste de l'univers, Dieu voulut qu'il fût éclairé, esprit et matière, d'une clarté puisée en lui-même. Aujourd'hui que l'infini s'est dévoilé aux regards du corps et à ceux de l'âme, les êtres doivent entrer dans la liberté de l'âme et du corps. La terre est livrée tout entière à ses nouveaux habitants. Elle s'est dégagée des dernières influences du chaos primitif, elle s'ouvre devant les pas humains. Les forêts s'éclaircissent, les plantes diminuent de vigueur, les animaux tendent à subir une autre domination que celles des éléments. Tout s'apprête à être possédé et modifié par l'homme. Tout ici-bas semble devoir être un instrument de sa vie et rien de plus. Voici donc l'homme appelé à s'affranchir de Dieu même, dans l'apparence des choses, et là où commence la possibilité d'améliorer l'œuvre divine, commence aussi la possibilité de la détériorer. Tout ce qui sera détérioration de l'œuvre de la Providence sera donc le mal pour l'âme comme pour le corps, et tout ce qui sera développement sera le bien pour l'un et pour l'autre.
«Tu m'as dit, ô Evenor! que chez vous autres, on connaissait déjà la différence du mal au bien, et que l'on instruisait les enfants dans le respect et l'amitié les uns des autres, pour les empêcher de se nuire mutuellement, ce qui serait le préjudice de la famille et le mal chez la race humaine. Cette notion est grande et vraie. Dans notre race angélique, elle était ignorée parce qu'elle était inutile. Nous étions sans travail et sans passions. Mais si nous eussions été investis d'une puissance complète ici-bas et d'une possession plus durable des choses de ce monde, nous eussions passé à votre état d'activité, de liberté et de moralité. Il n'en fut point ainsi. Destinés à disparaître, nous fûmes à la fois supérieurs à vous par la douceur naturelle, inférieurs par l'inaction relative. Mais, moi qui devais passer par une destinée particulière, unique peut-être dans cet âge de transition, j'ai dû connaître la liberté, le mal et le bien par conséquent.
«J'arrive, ô mes chers enfants, au récit de mes jours néfastes. Malgré les influences salutaires de leur dernière habitation près des exhalaisons volcaniques, les dives luttaient en vain contre l'alternative des saisons et contre celle des nuits et des jours. Accablés et languissants, ils ne désiraient pas se survivre les uns aux autres; mais la croyance leur enjoignant d'attendre leur fin sans la hâter, ils se préservaient, autant qu'il leur était donné de le faire, des causes de la destruction. Mes frères et mes sœurs essayèrent encore de pâles hyménées qui ne furent point bénis. Ils s'endormirent dans le Seigneur sans laisser de postérité. Mon père et ma mère, se sentant près de les suivre, joignirent la main d'Aria à la mienne. Nous étions leurs derniers enfants.
«—Soyez époux, nous dirent-ils; voici peut-être le dernier hyménée que les dives consacreront sur la terre. Si telle est la volonté de Dieu, mourez en vous aimant. Si, au contraire, vous êtes destinés à faire revivre une nouvelle famille, c'est que Dieu veut que la terre soit occupée encore par nos descendants, et que la race humaine soit une production éphémère comme tant d'autres qui n'ont peut-être fait que naître et mourir avant nous. Quoi qu'il en soit, vivez en paix avec les hommes, et s'ils viennent à vous, donnez-leur la lumière divine, qu'ils ne paraissent point avoir au même degré que la lumière terrestre.
«Quand mon premier-né vit le jour, nous étions seuls au monde, mon époux et moi. Nous avions enseveli les restes de nos parents dans ce gouffre qui gronde près de nous et où disparaissent les eaux bouillonnantes de la solfatare. Je ne vous dirai rien des formules de notre culte. Tout culte est fondé sur les origines qui doivent être celles de la race qui le pratique. Chaque race doit donc créer le sien en raison de la révélation qui lui est inspirée. Élevé dans le respect de nos coutumes, Aria n'avait point pleuré nos parents; mais moi, chérie particulièrement de ma mère, je n'avais pu retenir mes larmes. J'avais senti, dès cet instant, que ma nature était modifiée, et que les affections terrestres avaient plus d'empire sur moi que sur mes semblables.