«Cette tendresse des entrailles se réveilla plus vive quand je fus mère pour la première fois, et à la seconde, voyant naître de moi une fille, je m'écriai, en embrassant mon époux:
«—Voici la race des dives renouvelée. Nous avons pu vivre et donner la vie. Un couple béni nous survivra, destiné sans doute à repeupler le monde. Voici donc, non pas les derniers du passé, mais les premiers de l'avenir. Leur vie est plus précieuse qu'aucune autre, et nous devons tout faire pour la préserver.
«—La vie n'est pas seulement ici, me répondait mon pieux compagnon; elle est partout, et plus douce ailleurs pour ceux qui souffrent dans ce monde avec patience. Bénie soit l'arrivée de ces enfants dont nous ne serons jamais séparés, si nous leur enseignons la loi de l'amour divin!
«Aria parlait dignement: mais moi, ivre d'orgueil et en même temps accablée par ma faiblesse, je voulais le détourner du devoir d'initier nos enfants à cette sublime et terrible croyance qui, depuis longtemps portée jusqu'à l'enthousiasme chez les dives, leur inspirait le mépris de la vie et l'amour de la mort. Vois les enfants des hommes, lui disais-je; ils redoutent le mal, ils fuient le danger; ils ne savent rien de l'autre vie, ils ne connaissent pas Dieu. Et cependant Dieu les bénit et les protége. Ils vivent, ils sont joyeux, bruyants, pleins d'énergie. Leur vie semble une fête dont ils ne prévoient pas la fin. Si nous initions nos enfants, ils ne voudront pas, ils ne sauront pas vivre.
«Aria repoussait les suggestions de ma lâcheté, et moi, je lui reprochais avec amertume de ne pas aimer ses enfants pour eux-mêmes. Je l'accusais de fanatisme, et notre amour était troublé par une secrète préférence de mon cœur pour ces enfants que le ciel m'avait donnés et que je ne voulais pas lui rendre. Aria s'en aperçut et me dit un jour:
«—Je sens s'éteindre en moi le flambeau de la vie. Ton amour seul me soutenait encore; mais depuis qu'il s'est refroidi, la volonté de vivre m'abandonne rapidement. O Téleïa, chasse ce vain désir de disputer la terre aux enfants des hommes! Ne vois-tu pas que les nôtres sont déjà frappés de la langueur qui a dévoré tous ceux de notre race, et que notre seul rêve de bonheur doit être de nous réunir tous bientôt dans un autre asile au sein du clément univers?
«Je ne pouvais accepter cet ardent désir. Je ne sais quelle fibre humaine s'était développée en moi. Je me jetai aux pieds de mon époux, le suppliant de vivre et de laisser vivre nos enfants.
«—Oublie le ciel, lui disais-je. Où puises-tu cette foi robuste? Et si elle était une illusion! Laisse du moins nos enfants l'ignorer. Ne vois-tu pas qu'ils sont trop jeunes pour la comprendre, et que, entre l'attente sereine de cette vie future et la soif insensée de s'en emparer, il y a une sagesse que l'âge mûr peut seul acquérir? Toi-même, ô mon cher Aria, tu n'as plus la patience d'attendre, je le vois bien. Tu me reproches de ne plus t'aimer, et c'est toi, cruel, qui dédaignes ma tendresse et qui parles de plier cette vie comme une tente et d'aller chercher sans moi les rivages de l'inconnu!
«Aria hésitait alors entre mon amour et sa conscience; mais je voyais trop que la foi triomphait de l'amour. Il avouait que la solitude le détruisait. Tant que nous avions eu une famille, il s'était imaginé que nous avions encore une nation et une patrie, et il disait une chose vraie:
«—L'amour de deux êtres seuls au sein de l'univers n'est plus l'amour. L'amour ne peut pas être un égoïsme, ce doit être une dilatation, un éclat rayonnant de l'âme, et tous les saints amours sont les aliments nécessaires de ce foyer puissant. Enlevez au dive, fils du ciel, la famille, le culte et le temple, son amour, restreint à la contemplation d'un seul être semblable à lui, dévore et consume cet être et lui-même.