«—Et nos enfants, m'écriais-je, nos enfants, ne sont-ils rien? ne remplacent-ils pas tout ce que nous avons perdu? Pour moi, ils sont le pays, la race, la famille, le monde!
«Aria souriait tristement; il croyait que nos enfants n'étaient pas destinés à vivre. Hélas! il voyait dans l'avenir. Mais sa prescience m'irritait, et quelquefois, exaspérée, je hâtais sa fin par de véhéments reproches. Lui, angélique essence, me pardonnait mon délire et semblait me remercier de la douleur dont je l'avais abreuvé. Il mourut en me montrant le ciel, et les dernières paroles de sa voix éteinte furent celles-ci:
«—Crois, afin de me rejoindre!
«Je m'efforçai faiblement de lui obéir. Le mal était entré dans mon âme, et mon courage épuisé se refusait désormais à la loi divine. Je ne me souvenais plus que j'étais une dive, c'est-à-dire une idée fatiguée envoyée dans un astre réparateur pour y attendre des destinées peut-être moins douces, mais plus hautes. Je ne sentais plus en moi qu'un esprit inquiet et des entrailles dévorées d'amour pour ces deux êtres dont je chérissais l'apparence terrestre et l'image passagère plus que l'âme céleste et l'indestructible essence. Plutôt que de les rendre au ciel jaloux qui me les réclamait, j'aurais sacrifié leur immortalité et la mienne. Insensée, je m'attachais à eux d'un amour bestial et farouche, et, transgressant la loi de mes pères, je ne leur enseignais rien des mystères de la vie éternelle. Je m'étais promis d'abord de ne pas les entretenir du regret des choses passées, et j'allais au delà de ma propre résolution en ne leur insufflant aucun espoir des choses futures. Les dives se sont trop abandonnés au destin, me disais-je. Essences trop pures, ils ne tenaient point assez à leur manifestation dans cette phase du voyage à travers l'infini, et quand la terre s'est dérobée sous leurs pieds, ils se sont envolés comme des oiseaux qui savent leur route à travers les orages. Mais ces orages ne sont-ils pas terribles, et le but est-il assuré? Qui sait si Dieu se soucie de nous conserver la mémoire, et si, dans une autre forêt du ciel, mes enfants bien-aimés reconnaîtront les bras qui les portent et le sein qui les réchauffe maintenant?
«Ainsi je blasphémais dans ma solitude, nul conseil ne me soutenant plus, nulle tendresse ne veillant plus sur moi. Et, jalouse des bêtes sauvages qui élevaient leurs petits sans autre trouble que celui de les conserver, je m'efforçais de les imiter en n'apprenant à mes enfants qu'une vaine lutte contre la mort. Quelquefois, me glissant sous les épais buissons qui entourent vos vergers, je contemplais avidement les soins que les filles des hommes prodiguaient à leurs enfants. J'admirais l'industrie des hommes, leurs cabanes habilement construites, et les mille prévoyances qu'ils savent apporter dans la conservation de leurs jours rapides. J'écoutais leurs paroles et j'en devinais le sens à l'expression de leurs visages si mobiles et de leurs mouvements si déterminés. Je voyais chez eux un amour plus ardent et plus opiniâtre que celui dont j'avais été l'objet dans ma famille; moins de discours, moins de méditations, un travail assidu, une volonté soutenue, aucune préoccupation de la vie en Dieu, une sorte d'identification avec la nature. Et je revenais vers mes enfants en songeant: Ces hommes, nés du rocher aride, sont supérieurs aux dives, issus du chêne luxuriant. Ils adhèrent de toute leur puissance à cet héritage terrestre, tandis que nous avons élevé follement nos branches vers le ciel, qui les a brisées sans pitié. Et j'essayais de bâtir une cabane pour mes enfants; je leur choisissais les aliments que préféraient les hommes. Aux glands amers et aux baies acides des bois je substituais les figues et le miel que je rapportais de vos prairies. J'exposais ces pauvres créatures, élancées et faibles, aux rayons du soleil, espérant qu'il les adopterait pour ses fils et leur communiquerait les effluves de sa vie. Car, faut-il vous l'avouer? ô mes enfants, j'étais tombée au-dessous de moi-même, et craignant le Dieu implacable des intelligences, je portais mon adoration vers ses œuvres secondaires. J'adorais le feu comme l'âme du monde, et je n'adressais plus d'hommages et de supplications qu'à l'astre du jour et aux flammes des volcans.
«Et malgré tous mes soins, tous mes efforts, tous mes travaux, mes enfants dépérissaient sous mes yeux! Mes tentatives pour les assimiler à la race humaine ne servaient qu'à précipiter leur destinée. Si, trompée par l'aspect que prennent durant la nuit les flots de la mer, et me flattant de les baigner dans une onde embrasée, je les portais au rivage, je ne trouvais là que de froides ondes et le vent qui sèche la sueur sur le front. Si, me fiant à la vertu des choses que l'homme utilise, j'essayais d'étancher la soif de mon fils avec le suc de la vigne, ou celle de ma fille avec le lait des chèvres et des brebis, je voyais cette soif devenir plus ardente, et chaque jour rapprocher celui que l'arrêt irrévocable avait marqué pour l'extinction de ma race infortunée.
«Quand je sentis, au feu de la fièvre qui les rongeait, succéder le froid de la mort prochaine, j'imaginai de réchauffer l'atmosphère ou de l'assouplir par la fumée, en mettant le feu à la forêt qui couronne la première enceinte de ce cratère. J'avais vu mes parents essayer ce dernier moyen, à l'exemple de leurs pères, pour prolonger de quelques jours, non pas leur existence physiques dont ils avaient fait le sacrifice, mais la lucidité de leur esprit aux approches de la mort. Moi, j'aurais embrasé la terre entière pour conserver mes enfants quelques jours de plus. La forêt résista à mes efforts. La sève printanière, pleurant de toutes les branches, avait humecté les feuilles sèches étendues au pied des arbres, et les oiseaux, occupés à construire leurs nids, enlevaient ou dispersaient les mousses et les broussailles que j'y avais amoncelées. Enfin, après mille essais et mille fatigues, je vis monter la flamme sur quelques points, et, amenant mes enfants au centre de l'incendie, assez loin pour n'en rien craindre, je les vis, pâles et languissants, sourire à l'aspect des lueurs rougeâtres et au pétillement des arbres résineux. Mais le vent qui promettait de propager le feu tomba tout à coup, et une pluie abondante détruisit ma dernière espérance. Alors mon fils, se traînant jusqu'à moi:
«—C'est assez lutter contre les lois de la nature, me dit-il. Mère, parle-nous du ciel qui nous réclame et dont la vision m'apparaît.
«—Le ciel, m'écriai-je, le ciel nous abandonne et nous repousse; la terre nous rejette et nous maudit!…
«—Non, dit l'enfant sublime en couvrant ma bouche de sa main défaillante; non, mère, rappelle-toi que nous sommes des dives; le ciel nous redemande et la terre nous délivre. Je vais t'attendre où j'ai mérité de te retrouver, car je n'ai jamais perdu la vue de l'infini dont mon père m'entretenait avant de mourir, et dont mon âme était le sanctuaire.