«En parlant ainsi, mon fils bien-aimé s'arracha de mon sein, se prosterna… et ne se releva plus.
«J'étais égarée; je ne pleurai point, je me pris à maudire le fils ingrat qui m'abandonnait. J'accablai de reproches l'ange qui ne m'entendait plus, et mon cher Aria qui l'avait initié aux mystères du ciel.
«—Va-t'en donc, lui disais-je, toi qui n'aimes point ta mère! Que m'importe? ta sœur me reste. Celle-là n'est point une dive initiée; elle deviendra semblable aux filles des hommes. Elle n'aura pas l'orgueil de s'élever à Dieu. Elle vivra pour sa mère, parce qu'elle sait bien que sa mère ne peut pas rester seule dans l'univers. Dis, ô ma fille, ô mon seul bien, mon unique amour, tu vivras de mon souffle, tu ne pleureras pas ton frère, tu ne songeras point à Dieu… Tu n'aimeras et ne connaîtras que moi.
«L'enfant ne me comprenait pas; elle me rendait faiblement mes baisers et souriait d'une façon étrange. J'appelai cent fois mon fils; je ne pouvais pas me persuader qu'il fût mort; je voulais qu'il se relevât pour me suivre dans la grotte. Je le soulevai avec une sorte de colère, et, comme j'étais embarrassée de ma fille, qui, depuis quelques jours, n'avait plus la force de marcher, je le lâchai un instant pour la poser près de moi. En ce moment, je le vis retomber inerte et lourd sur la terre retentissante. Oh! je vivrais mille ans, que j'entendrais toujours le bruit de ce corps sur les graviers! Alors je poussai des cris horribles et j'emportai ma fille dans une course impétueuse. Je fuyais je ne sais quels fantômes qui me semblaient la poursuivre et vouloir me l'arracher. Enfin, je la déposai dans la caverne, et, songeant que ma demeure avait dû l'effrayer, je me mis à genoux auprès d'elle comme pour lui demander grâce. Mais elle, d'une voix douce et tranquille:
«—Voici mon frère qui vient me chercher, dit-elle.
«Je me retournai pleine d'une joie délirante, n'ayant plus conscience d'aucune chose réelle et croyant qu'en effet mon fils avait pu s'arracher des bras de la mort. Mais, hélas! c'était une vision de sa sœur, une de ces visions qu'à l'heure de leur mort bénie les dives ont toujours reçues du ciel.
«—Adieu, mère, me dit l'enfant; mon frère m'appelle dans la belle forêt du ciel, toute remplie de mousse et de lierre…
«—Ne va pas dans cette forêt, m'écriai-je; reste, reste avec moi…
«Ma fille ne m'entendait plus: elle était morte aussi, j'étais seule sur la terre!
«Je ne sais rien des jours qui suivirent. Je donnai la sépulture à mes enfants sans savoir ce que je faisais. Ensuite… je ne me souviens que vaguement de mon mal. Je me calmai, car je crus que j'allais mourir aussi, et dans cette attente, je sentis renaître mon âme. Je me rappelai mon égarement et mes blasphèmes. Je me repentis, et, m'anéantissant devant Dieu, je lui offris, en expiation, le déchirement de mes entrailles et l'horreur de ma solitude.