«J'attendais, résignée, le moment qui devait me réunir à mes enfants, et je combattais mon impatience, sentant que chaque jour qui retardait notre réunion était un châtiment de ma révolte. Mais je n'avais pas mérité de mourir si vite, et je sentis avec effroi mes forces renaître et mon organisation se plier, jusqu'à un certain point, aux conditions de la vie du rocher. Mon épouvante fut horrible. Serais-je donc punie et maudite à ce point, me disais-je, que l'immortalité sur la terre m'eût été imposée? Eh quoi! je survivrais à jamais à ma race, et je ne reverrais plus ni mes enfants, ni mon époux, ni aucun des êtres que j'ai aimés!

«Je retombai dans le désespoir, et j'eus la pensée de mettre fin à ma propre vie. Mais, après bien des jours et bien des nuits d'une lutte effroyable, je me soumis de nouveau, et je lavai ma faute dans mes larmes.»

VII
LE DEVOIR.

La dive oppressée garda le silence. Leucippe pleurait, dominée par une incommensurable pitié. Evenor était profondément ému aussi. Ni l'un ni l'autre n'osait troubler le recueillement de Téleïa.

Elle fit un effort pour reprendre le cours de ses idées; mais comme elle leur annonçait que c'était d'eux-mêmes qu'elle allait leur parler:

—Attends, lui dit Evenor; j'ai cru que tu avais encore quelque chose à nous dire de toi. Si c'est à nous que tu songes dans ta douleur, laisse-nous te dire que nous la respectons et la plaignons, et que ce désespoir, ces souffrances, ces amours, ces faiblesses du cœur, en un mot ce mal dont tu t'accuses devant nous, te rend pour nous mille fois plus chère et plus sacrée.

—Oh! oui! s'écria Leucippe embrassant les genoux de la dive: voilà ce que, moi aussi, je veux te dire, mère adorée, seule mère que je connaisse et que je veuille connaître! Loin d'être indignée des pleurs que tu as versés, je t'aime et te comprends mieux que je n'ai jamais fait.

—O mes enfants, répondit Téleïa en les pressant tous deux contre son cœur, est-ce vous qui me parlez ainsi? vous qui, sous la forme de dives, m'avez quittée pour retourner à Dieu, et qui êtes revenus me consoler sous la forme humaine? Ah! racontez-moi, maintenant que vous savez qui vous êtes, ce qui s'est passé en vous durant les jours de notre séparation; dans quelles contrées de délices vous avez voyagé; quelles maternelles amours ont veillé sur vous, et quelles célestes joies vous avez goûtées jusqu'au moment où vous avez obtenu de Dieu la permission de revenir dans ce triste monde absoudre et consoler votre mère.

—Nous ignorons ce que tu nous demandes, répondit Evenor. Ce que tu nous as enseigné de la bonté, de la toute-puissance et de la sagesse infinie de la Divinité, nous fait accepter comme possibles les douces espérances qui te soutiennent. Mais, que nous soyons des dives déchus ou des êtres nouveaux dans le monde des esprits, nous ne pouvons lire avec certitude dans les secrets de la providence des esprits. Nous connaissons mieux celle qui protége les substances; car, tu l'as dit, nous sommes une famille liée au monde terrestre, et nos affections y sont vives en raison du peu de durée de notre existence. C'est pourquoi nous comprenons mieux tes pleurs que la sérénité de tes pères, et ton cœur brisé que le cœur invulnérable de ton époux. Tu nous sembles plus grande, toi qui as souffert, que tous ces dives étrangers à la souffrance; et s'il nous faut souffrir un jour, le souvenir de tes luttes cruelles nous sera un meilleur enseignement que celui de l'impassible courage de ta race. L'esprit de l'homme est peut-être à jamais ouvert au doute en face de l'inconnu, mais sans doute son cœur sera éternellement accessible à la tendresse, et c'est par là, du moins, que je sens ma pensée capable de s'élever avec la tienne de la créature au créateur, de l'amour terrestre à l'amour divin.

—Pour moi, dit Leucippe, je sens aussi quelquefois, non pas le doute, mais comme un oubli du ciel et une indifférence de l'avenir qui me font comprendre combien j'appartiens à la terre, c'est-à-dire à mon frère, à toi et à cette belle nature qui est comme l'asile de notre bonheur. Je ne sais pas si nous avons été des dives avant d'être des hommes. Je n'oserais pas dire non, car, depuis que tu nous entretiens de ton passage sur la terre, je me rappelle combien de fois j'ai rêvé des choses mystérieuses dont tes paroles me semblent une sorte d'explication. Oui, j'ai rêvé souvent que je quittais le rocher, et que, me soutenant dans l'espace, je volais, non pas à la manière des oiseaux, mais plutôt à la manière des nuages, dans un air plus subtil, vers des rivages encore plus beaux que celui-ci. Mais ces doux songes devenaient peu à peu inquiets et pénibles, car je me souvenais toujours de vous deux et je vous cherchais avec angoisse, vous apercevant, vous perdant, vous retrouvant pour vous perdre encore, et enfin, au moment où, par un élan de toute mon âme et de tout mon vol, j'abordais la plage du ciel d'où vous m'appeliez, je me réveillais sur la terre, plus heureuse encore de vous y retrouver près de moi et de ne vous avoir pas réellement quittés. Et toi, Evenor, dis, n'as-tu jamais rêvé ainsi?