—Dans mes premiers ans, répondit Evenor, on me parlait de ceux qui ont eu la terre avant nous. Voilà tout ce qui, dans l'absence d'une parole sublime comme celle de notre mère Téleïa, ébranlait mon esprit et l'agitait dans le sommeil. Je me souviens que je me représentais ces premiers maîtres de notre séjour, tantôt comme des monstres, tantôt comme des anges. J'appelais monstres des êtres énormes, superbes, menaçants, que je m'efforçais de fuir, et que je n'osais pas bien regarder. J'appelais anges des êtres plus subtils, plus doux, dont l'éblouissante beauté était comme inappréciable à mes sens; car je m'efforçais en vain de les atteindre et de les contempler à travers les vapeurs d'or et de feu qui me les dérobaient à chaque instant. Voilà toutes les images dont je peux rendre compte. Je sais qu'à mon réveil j'étais bien certain de n'avoir jamais rencontré ces êtres sur la terre; mais, dans le rêve, il me semblait les avoir connus, ou du moins pressentis de tout temps.
—Pour nous autres dives, reprit Téleïa, les songes étaient des apparitions certaines; nous les regardions comme des voyages de l'esprit dégagé de la matière vers les mondes de l'avenir et du passé. Nous pensions que l'âme pouvait emporter avec elle, dans ces régions d'où le corps est exclu, l'exercice des organes de la substance, par le moyen d'une sorte de mirage que l'on pourrait appeler le souvenir. Voilà pourquoi ces voyages intellectuels étaient courts, et les visions qu'ils présentaient interrompues à chaque instant par la nécessité où était l'esprit de venir retremper sa lucidité aux organes du corps. De là ces lacunes dans le rêve, ces réveils violents causés par une lutte intérieure, ou ces anéantissements paisibles d'où le rêve repartait plus clair et plus beau.
«Mais dois-je vous enseigner ces choses comme articles de croyance? Votre nature s'y prête-t-elle, et cette faculté accordée à des créatures opprimées, comme nous l'étions, par une lourde atmosphère et de molles quiétudes physiques, ne serait-elle pas inutile à des êtres dégagés comme vous l'êtes du poids des orages et susceptibles d'un grand esprit d'investigation? Sans doute, Dieu mesure la révélation de ses bienfaits aux besoins et aux forces de l'esprit des races, et il établit de magnifiques compensations dans la secourable jouissance des aptitudes diverses.
«Je dois donc, sans doute, mesurer mon enseignement à la puissance qui vous est donnée de l'accepter, et, sans vous décrire l'idéal de nos espérances, vous initier seulement à la notion générale de l'immortalité, sans laquelle l'homme serait l'esclave du néant. Evenor, tu as connu la mort parmi les hommes. Ils reconnaissent son empire, puisque déjà plusieurs d'entre eux l'ont subie sans savoir qu'elle n'était qu'une apparence et une transformation. Quand tu es entré ici, tu étais donc un être mortel, et à présent, tu as vaincu la mort, si tu acceptes la révélation que je te donne.»
—Celle-là, nous l'acceptons tout entière, répondit le jeune homme, et, pour nous l'avoir donnée, tu es devenue notre mère véritable. C'est par là que tu peux dire en nous voyant: J'ai retrouvé les enfants de mon amour, et ceux que j'avais perdus sont remplacés.
—Oui, oui! dit vivement Leucippe, et si nous sommes les mêmes esprits que ton amour redemande au ciel, pardonne-nous d'avoir la mémoire faible et de ne pouvoir te l'affirmer. Et si nous sommes d'autres esprits, aime-nous autant que tu aimais les enfants de ton hyménée, car, tu le vois bien, nous t'aimons mieux qu'ils n'ont su le faire! Nous chérissons ce monde à cause de toi, et tant que tu y vivras, nous n'en désirerons pas d'autre. En te disant cela, nous ne nous croyons pas coupables, et nous ne craignons pas de déchoir. C'est Dieu qui a dû mettre dans nos seins ce respect de la vie, à cause du grand amour qu'il nous commande d'avoir pour nos compagnons dans la vie.»
En parlant ainsi, Leucippe caressait de ses lèvres les mains débiles de la dive; mais ses regards plongeaient à son insu dans les yeux ardents du fils des hommes. Téleïa vit la passion qui embrasait ces deux âmes. Elle la voyait, depuis longtemps, dans le redoublement de tendresse qu'ils lui exprimaient, et qui semblait être comme le trop-plein de leurs cœurs déversé sur elle.
—Enfants, leur dit-elle, vous avez en vous une sagesse que je ne puis méconnaître, et, en même temps que je vous enseignais, je recevais de vous la lumière d'une révélation nouvelle. Je ne l'ai pas repoussée, et c'est sans doute pour cela que, seule parmi les dives, j'ai pu vivre jusqu'à ce jour. J'avais une mission à remplir et Dieu m'en a donné la force; mais elle touche peut-être à sa fin, c'est pourquoi je dois me hâter de vous dire tout ce que vous devez savoir de vous-mêmes.
—Parle, dit Evenor; apprends-nous comment Leucippe est venue dans cette solitude. Je savais de toi-même qu'elle n'était pas née de toi. En la voyant seule au monde avec nous deux, je me suis imaginé souvent qu'elle était née du plus suave parfum des fleurs et du plus pur rayon du soleil.
Téleïa répondit: