—Je croirais plutôt, si j'acceptais ton symbole, que Leucippe est née de l'écume des flots et de la brise marine. Mais, quel que soit le mystère de la naissance des premiers hommes, Leucippe eut des parents, et son arrivée ici m'a révélé, dans la race humaine, une puissance sur les éléments dont les dives n'ont jamais eu l'idée. Le récit que je vais vous faire vous délie de ma domination maternelle, ô mes bien-aimés, car il vous ouvre la porte du monde des hommes, que, jusqu'à ce jour, ma sollicitude maternelle a dû vous tenir fermée.

«Un matin que, plaintive et brisée, mais résignée à l'épouvantable idée de l'immortalité sur la terre, j'errais le long de ce rivage, j'entendis au milieu du clapotement des vagues et des cris des mouettes, le vagissement d'un petit enfant. Ce ne pouvait pas être la voix d'un enfant de ma race, les dives n'avaient ni larmes ni plaintes dans leurs berceaux. C'était le timbre de la voix humaine que j'avais écouté souvent avec une inquiète avidité, lorsque j'errais, la nuit, autour de vos demeures fermées.

«L'aurore commençait à rougir le ciel, et les vagues, encore émues après une nuit d'orage, se teignaient de pourpre. Les mouettes tournoyaient avec obstination sur une petite anse dont les roches me cachaient le fond. J'avais observé le naturel curieux de ces oiseaux de la mer. Ils se rassemblent en troupes et poussent des cris d'une douceur triste et pénétrante, quand un objet inusité flottant sur les eaux éveille leur attention craintive. Je me décidai à pénétrer dans la petite baie en marchant dans l'eau, et, au milieu d'un essaim de ces blancs oiseaux que mon approche éloignait à peine, je trouvai, sur les varechs du rivage, un objet étrange et d'abord inexplicable. C'était comme un grand lit, capable de contenir plusieurs hommes, formé de troncs d'arbres creusés et assujettis ensemble avec des branches si solidement entrelacées, que l'eau n'y pouvait pénétrer à moins d'y tomber en lames soulevées par le vent. C'est ce qui était arrivé; car, bien que ce lit flottant ne fût point brisé et qu'il continuât à surnager sur les dernières ondes, il était à moitié rempli d'eau, et une femme était là, livide, insensible, morte, servant de lit à un enfant à peine âgé de quelques mois, qui gémissait froid et mouillé, étendu sur son cadavre. Et pourtant, dans cette horrible détresse, cet enfant sourit en me voyant. Il étendit vers moi ses petites mains roses, et jamais regard plus caressant et plus pur ne trouva le chemin de mon cœur. A quelques pas, sur la grève, gisait le corps d'un homme, brisé par les rochers.

«Sans prendre le temps d'examiner ces malheureuses créatures privées de vie et l'étrange ouvrage auquel elles avaient confié leur existence sur les abîmes de la mer, j'emportai l'enfant et lui fis boire le lait de la première chèvre que je rencontrai. Puis je le réchauffai dans la grotte, et, le confiant à la garde de mes chiens apprivoisés, je revins au rivage pour voir si d'autres hommes ne viendraient pas s'enquérir de leurs infortunés compagnons; mais je n'en revis jamais un seul, et, de ces montagnes bleuâtres que vous apercevez à l'horizon et qui doivent être des terres semblables à celles-ci, aucun ne tenta sans doute plus vers nos rivages la périlleuse traversée à laquelle je devais Leucippe. La mer me déroba les restes de ses parents. Ils étaient déjà entraînés au loin par un vent contraire quand je revins les chercher, et la machine flottante s'éloignait aussi. Elle revint pourtant s'échouer de nouveau ici près, le lendemain, et j'y pus poser les pieds et comprendre comment, par un temps calme, de simples mortels avaient osé faire ainsi un long trajet sur les eaux. J'y trouvai des débris de vases qui avaient pu servir à transporter de l'eau douce, vases grossiers qui semblaient être faits de terre durcie au feu, et des outils formés d'une pierre tranchante enchâssée dans du bois, comme les haches et les couteaux de métal dont se servaient les dives. Ce sont les rudes instruments de travail que je conserve dans ma grotte comme le seul indice qui puisse faire retrouver à Leucippe la trace de son peuple, si jamais son peuple envoie à sa recherche ou si elle-même… ô Dieu! aidez-moi à supporter cette pensée! se confie à la perfide mer qui l'a apportée ici.»

—Jamais! s'écria Leucippe épouvantée en regardant la mer qui était devenue houleuse et mugissante. Je me souviens du temps où, sur toute cette côte, les flots venaient mourir doucement. Mais, depuis qu'ils ont envahi nos rochers, et que la vague furieuse s'y engouffre… oh! jamais, jure-le-moi, Evenor, jamais tu n'essayeras de franchir sur des arbres flottants l'espace qui conduit à d'autres rivages!

Chaque premier mouvement de Leucippe trahissait son unique sollicitude. Elle qui n'avait jamais connu la crainte pour elle-même et qui avait ri du premier effroi d'Evenor à la vue des vagues, elle tremblait maintenant à l'idée qu'il pouvait être tenté de construire une barque pour aller revoir sa famille.

Mais Evenor avait si résolument renoncé à tout ce qui n'était pas Leucippe, il avait si bien étouffé en lui le souvenir de sa famille, qu'il sourit des terreurs de sa bien-aimée et dit, s'adressant à la dive:

—Pourquoi Leucippe ferait-elle cette chose insensée de vouloir marcher sur la mer? Et comment peux-tu craindre que tes enfants aillent chercher un autre amour que le tien?

Leucippe, rassurée et reconnaissante, jeta ses bras autour du cou de son frère; mais au moment de baiser ses cheveux avec la sauvage énergie d'une joie enfantine, elle s'arrêta tremblante, et, confuse d'elle-même, donna des lèvres à sa mère le baiser que, dans son cœur, elle donnait à Evenor.

—Hélas! hélas! dit Téleïa en lui rendant ses caresses, il faut que j'afflige ces cœurs si saintement unis. Écoutez-moi, enfants, et si mes paroles sont vraies, il faudra bien qu'elles persuadent vos esprits.