«Je vois et je sais l'ardeur de vos affections, ô enfants des hommes! et je me suis assez assimilée à vous, moi qui suis une dive transformée, pour comprendre qu'au lieu de combattre en vous cette ardeur comme une faiblesse, je dois la développer comme une puissance. Oui, tout me le prouve, et tout en vous le proclame, l'amour terrestre est la vie en vous-mêmes, et ce sentiment que les dives angéliques refoulaient dans leur sein pour l'offrir entier à Dieu, il est chez vous la source même de l'amour divin. L'homme est ainsi fait, je le vois, que, pour s'élever à l'idée de l'infini, il lui faut d'abord passer par les flammes saintes de l'amour conjugal, foyer brûlant de toutes les affections terrestres.
«C'est donc pour raviver votre amour et non pour l'éteindre, que je vais vous effrayer peut-être, ô mes enfants bénis! en vous montrant l'hyménée comme la pratique de la perfection ici-bas. Ah! s'il est le bien suprême, combien ne faut-il pas être pur pour l'atteindre!
«Examinons donc ensemble la nature et le but de ce sentiment sublime. Je l'ai porté et nourri sans défaillance dans mon sein, jusqu'au jour où ma tendresse exaltée pour mes enfants se sentit froissée par le calme stoïque de leur père. Je vis alors que nous étions dissemblables, lui et moi, et que la religion du devoir ne s'était pas identifiée chez les dives à la religion de l'amour tel qu'il doit être dans ces âges nouveaux. C'est par cette terrible découverte et par ces luttes amères de ma propre expérience que je suis devenue capable de vous comprendre et de vous instruire.
«Tout devoir, mes enfants, porte en lui-même sa récompense, et plus cette récompense est délicieuse, plus le devoir qu'elle implique est austère. Leucippe, l'amour est comme cette fleur de ciste que froissent tes doigts distraits tandis que tu m'écoutes. Cette charmante rose du désert est la plus délicate qui existe. Portée sur une tige solide, environnée de feuillages résistants, la plante se plaît aux ardeurs du soleil sur la roche brûlante. Sous les feux du jour, le bouton s'ouvre frais et riant, mais fragile. Un souffle d'air le dérange, le vol d'une mouche l'effeuille, le plus léger contact le macule; et c'est en vain que tu as souvent essayé de placer ces fleurs dans ta chevelure. A peine cueillies, elles perdent leur couleur et leur forme. Telle est la foi dans l'amour. Un souffle l'altère, un doute la souille et la flétrit. Le cœur de la femme est un autel d'une exquise pureté, où ne doivent brûler que des parfums choisis. Tu vivras parmi les hommes, ô douce fleur du désert, et tu allumeras chez eux, je le prévois, des flammes dont ils n'ont pas encore senti les atteintes et qu'ils ne soupçonnent même pas. Ils vivent encore dans l'innocence tranquille, parce que leurs douces compagnes, n'ayant été initiées à aucun idéal, ne sont pour eux que des femelles amies, de même qu'ils ne sont pour elles que des frères chargés de les rendre mères. Ils n'observent les lois de l'ordre dans la famille que parce que ces lois sont les plus faciles et les plus naturelles. A mesure que ces êtres purs, mais incomplets, se développeront dans la connaissance des choses de l'esprit, ils éprouveront le trouble des préférences, des jalousies et des passions; et peut-être alors tomberont-ils dans le désordre et dans le mal, si la force de leur désir n'est pas dirigée vers le vrai bonheur. Peut-être, hélas! confondront-ils la possession des sens avec celle de l'âme et réduiront-ils la femme en esclavage, croyant ainsi la posséder véritablement. Sache donc leur faire comprendre d'avance que l'hyménée qui n'engage pas l'âme n'est pas l'hyménée, et si ta parole inspirée les transporte dans de nouveaux rêves de délices, garde-toi de te glorifier dans le culte idolâtrique qu'ils voudraient te rendre. C'est Dieu, c'est l'amour que tu dois enseigner; mais tu n'auras plus de véritable inspiration si l'orgueil t'aveugle et si tu te complais dans l'adoration de toi-même. Alors, loin d'être une divinité bienfaisante, tu deviendrais un sujet de scandale et de perdition parmi les fils des hommes, et ce don de la beauté divinisée par l'intelligence serait une malédiction pour ta race et pour toi-même.
«Prépare donc ton esprit à être invulnérable à la louange des hommes. La femme idéale que tu dois être n'aime que la louange de celui qu'elle aime. Elle renvoie à Dieu toutes les autres et ne sent épanouir sa fierté que sous le regard de son bien-aimé.
«Oui, Evenor, les hommes tes frères voudront te disputer l'amour de Leucippe. Elle sera la première Ève, c'est-à-dire la première science qui méritera dans leurs souvenirs le nom de femme. Elle te sera fidèle, elle se préservera sans trouble et sans colère de tout ce qui ne sera pas ton amour. Mais il lui faut ton aide, car l'amour est une vertu à deux, et quand une des deux âmes le méconnaît et le brise, l'autre n'est plus que la moitié d'un ange.
«Toi aussi, mon fils, tu seras le premier homme que l'on nommera vie et force, car tu as reçu l'initiation, et ta beauté, comme celle de Leucippe, a pris un éclat supérieur qui n'avait point encore brillé sur la face humaine. Toi aussi tu seras parmi les femmes de ta race un fils du ciel, un messager de l'inconnu; mais si tes désirs s'émeuvent dans une vaine curiosité, dans les tentations de l'orgueil et de la convoitise sensuelle, tu manqueras ta mission, et, indigne de la foi de Leucippe, là où tu n'auras semé que le trouble, tu ne recueilleras que le doute.
«Prêtre révélateur de l'amour divin, traverse donc les agitations que tu vas susciter sans rien laisser perdre de la candeur de ton être. L'épouse que je te donne est la seule digne de toi; c'est le seul esprit qui puisse converser avec le tien, la seule forme vivante ici-bas dont la beauté, éclairée d'en haut, ait une puissance réelle et une valeur particulière. Si tu la méconnaissais, ta propre beauté, ta propre valeur seraient aussitôt amoindries et souillées.»
—O dive mélancolique! ô âme méfiante! que me dis-tu? s'écria Evenor. Comment peux-tu croire que Leucippe ne soit pas à jamais mon unique souci, mon unique joie, mon unique gloire?
—Mon fils, reprit la dive, Leucippe ne sera pas toujours aussi splendidement belle que la voici devant tes yeux ravis, parce qu'elle ne sera pas toujours jeune. Quand elle aura été mère plusieurs fois, sa beauté sera plus parfaite dans son âme, mais elle sera comme voilée sur ses traits. Et peut-être alors, te reportant par la pensée au moment où nous sommes, tu diras en toi-même: «Qu'a-t-elle donc fait des roses qui fleurissaient sur son visage? Que sont devenues sa taille de palmier et sa chevelure ondoyante, et pourquoi le sombre azur de ses yeux a-t-il perdu l'éclat des nuits constellées?» Plus robuste que la femme, assujetti à de moindres épreuves, et destiné sans doute par la prévision divine à la protéger dans les labeurs de la maternité, tu dois rester plus longtemps jeune et agile. Garde-toi donc de te croire un être mieux doué qu'elle et de vouloir dominer sa faiblesse par l'autorité du fait. Leucippe est ton égale, et ce qu'elle a en moins par la débilité de son être, elle l'a en plus par la science des entrailles maternelles, plus parfaite chez la femme, en vue des besoins de l'enfant dont elle est la providence sacrée. Si les âmes de vos enfants vous appartiennent au même titre, leurs corps sont plus immédiatement confiés aux sublimes instincts de la mère. Respecte donc en elle la gardienne et la nourrice passionnée de ces êtres qui seront le plus pur tribut de ton sang et le plus précieux trésor de ton esprit. Le jour où tu dirais: «Cette femme et ces enfants m'appartiennent,» sans ajouter: «J'appartiens à ces enfants et à cette femme,» le lien céleste serait brisé, et, au lieu d'une famille, tu n'aurais plus que des esclaves, c'est-à-dire des êtres qui obéissent sans aimer et qui pratiquent sans croire.