«Voilà, mes enfants, vos devoirs réciproques. Une pensée constante doit les éclairer et les sanctifier, l'identification de vos deux âmes en une seule. Tout ce qui attribuerait à l'une plus de pouvoir et de liberté qu'à l'autre serait le blasphème et la mort. Dieu n'a pas créé deux races en une. Il n'a pas fait la femme pour l'homme plus que l'homme pour la femme. Il a créé un seul être en deux personnes qui se complètent l'une par l'autre, et dont la pensée divine, union qui saisit l'âme autant que les sens, est le lien indissoluble.»

—Je voudrais te croire, dit Evenor; mais j'ai un effort à faire pour ne pas m'imaginer que Leucippe est plus divine que moi-même, et que mon devoir est de la servir et de l'adorer humblement.

—Pour moi, lui répondit Leucippe, je me persuadais la même chose à ton égard, et je sens tellement que je te préfère à moi-même, qu'il m'en coûtera de me croire ton égale.

—Ceci est l'enthousiasme de l'amour, reprit la dive, et je vois bien que l'âme humaine est excessive dans la joie, comme l'était la mienne dans les angoisses de l'amour maternel. Tous vos sentiments terrestres ont cette fièvre d'expansion que Dieu bénit sans doute et qu'il ne vous a donnée que comme un avant-goût des délices du ciel. Mais il vous a rendus capables aussi d'accepter les lois de la sagesse, car il sait que l'existence de toute créature mortelle doit être agitée et militante sur la terre. Gravez donc ma parole en vos cœurs; un jour, vous reconnaîtrez qu'elle n'était pas inutile.

—O ma mère chérie! dit timidement Leucippe, tu nous parles de nos rapports avec le reste des hommes comme si nous devions retourner parmi eux. Nous ne pouvons le tenter qu'au péril de nos jours, et pourquoi donc penses-tu que nous puissions le désirer quand le bonheur et l'amour sont ici pour nous?

—Je ne vous ai encore rien dit, reprit Téleïa, de vos devoirs envers vos semblables; mais vous avez dû pressentir qu'ils sont indissolument liés à ceux que vous contractez l'un envers l'autre. Je vous ai dit que Dieu n'avait pas créé un homme et une femme constituant deux êtres parfaits, isolés l'un de l'autre, mais un seul être en deux personnes. Quel que soit le berceau du premier homme, qu'il ait été précieusement accaparé par un seul couple, ou magnifiquement rempli de plusieurs couples également précieux, la loi de reproduction et de multiplication imposée à l'espèce humaine règle par avance les rapports des hommes entre eux. C'est par elle que le couple humain n'est rien dans l'isolement, parce que ses vertus y sont nulles, ses exemples inféconds et sa postérité compromise. La vie solitaire est une vie anormale; l'âme incomplète n'y peut donner qu'une vie incomplète: voilà pourquoi je m'imagine que beaucoup d'hommes et de femmes ont été appelés ensemble au bienfait de la vie dans ce monde; car, encore une fois, il n'est pas de bienfait sans obligation, et pas de puissance sans devoir. Vous ne seriez rien de plus que les animaux, s'il vous eût été permis de vous unir seulement en vue de la conservation de l'espèce physique. La vie morale vous ayant été accordée, vous ne pouviez la recevoir que dans les conditions où elle s'entretient, se développe et se transmet.

«Ce serait donc transgresser la loi qui préside à vos destinées, que de vous annihiler dans la possession d'un repos égoïste. Vous en perdriez vite la douceur, et le divin amour s'épuiserait pour vous comme une coupe vidée en deux matins. Pour sentir le prix durable du bonheur, il faut le mériter, et si le ciel se laisse entrevoir à l'innocence, il ne se laisse posséder que par la vertu. Un tel avenir mérite bien qu'on expose sa vie, et vous risquerez la vôtre pour retrouver vos frères. Vos lumières leur sont dues, et ne dites pas que vous pouvez les leur refuser; leur ignorance, qu'elle soit docile ou rétive à vos enseignements, vous est nécessaire. C'est pour vous le champ de l'activité, le but du devoir, le prix de l'amour. Demain, au jour levant, vous devez recevoir la consécration divine du travail. Armés de ces outils précieux dont les dives ne connurent pas toutes les ressources, vous irez dans la forêt, et, après avoir prié, vous choisirez les arbres les plus sains pour la construction de votre cabane flottante. Evenor coupera, creusera les ais solides; Leucippe choisira et préparera les lianes flexibles. Quant à la construction de cette machine, le génie humain doit seul en prévoir et en combiner l'agencement hardi et prudent. La science des faits ne m'a pas été donnée et j'ai foi aux instincts qui caractérisent votre pouvoir sur la terre.»

—Nous ferons ce que tu veux que nous fassions, dit Evenor, car tu es notre lumière et nous n'avons pas le pouvoir de repousser la lumière après l'avoir comprise. Mais dis-nous donc si c'est pour un temps ou pour toujours que nous devons quitter cette terre bénie où il nous semblait devoir trouver le bonheur.

—Assure-toi d'abord la conquête de l'élément qui t'emprisonne, répondit Téleïa. Le voyage doit être court, car je sais que, non loin d'ici, s'étendait une plage qui rendait facile l'accès des établissements humains. Si cette plage a disparu sous les eaux comme celle-ci, ta maison flottante n'en trouvera pas moins des lieux propices pour aborder; car vers l'est, les rives s'abaissent pour laisser sortir un fleuve qui se jette dans la mer. Vous achèverez ensuite votre voyage par terre, et, après un détour, vous gagnerez les prairies d'où votre race n'a pas dû s'éloigner. Maîtres de la distance, vous le serez du temps, et rien n'empêchera que vous reveniez ici consacrer votre hyménée, avant de vous fixer parmi les hommes.

—Tu nous parles de nous, dit Leucippe, et nous ne savons pas encore si tu dois nous suivre. Si ta pensée secrète est de rester ici sans nous, comment veux-tu que je me soumette à ta volonté?