Et comme la dive hésitait à répondre, Leucippe pleura amèrement, disant:
—Que t'ai-je fait, mère cruelle, pour que tu me chasses de ton sein? Est-ce donc là le bonheur que tu voulais me donner? Et comment veux-tu que mon hyménée ne soit pas mortellement flétri par ton absence? Hélas! j'étais si heureuse, il y a une heure, de songer que nous étions inséparables, et à présent voilà qu'il me faut choisir entre Evenor et toi, et prévoir des jours où je pleurerai l'un ou l'autre! Pourquoi nous as-tu révélé sitôt le mystère de notre existence? Nous étions si jeunes! Ne pouvions-nous savourer encore quelque temps la félicité qui nous était accordée?
—J'aurais pu me taire, en effet, répondit la dive, si je vous avais regardés comme des êtres secondaires dans la création. Il fut un temps où je ne prévoyais rien de ce que je viens de vous prescrire. C'est quand vous étiez des enfants pour ainsi dire étrangers aux plus hautes préoccupations de mon esprit. Oui, je l'avoue, en vous chérissant comme j'avais chéri mes propres enfants, j'avais pour vous, malgré moi, les mêmes faiblesses, inutiles, hélas! que j'avais eues pour eux. Je redoutais, j'éloignais l'heure de l'initiation, et je soutenais contre moi-même un combat violent. Je craignais de vous tuer, et je me disais que si les dives, créatures plus parfaites selon moi, n'avaient pu, dans ces temps-ci, recevoir la lumière divine sans mourir, à plus forte raison vous succomberiez dans la lutte du monde spirituel avec le monde positif, vous autres si peu portés, relativement, à sacrifier l'un à l'autre. Ah! j'ai encore bien souffert à propos de vous, nobles êtres que je méconnaissais à force de sollicitude! Combien de nuits j'ai passées à contempler votre doux sommeil et à me dire: Ils sont beaux et forts, ils sont calmes et souriants; je n'ai plus qu'eux sur la terre; faut-il donc qu'en leur révélant l'immortalité de leurs âmes, je les précipite dans la lutte amère du devoir? Pourquoi ne pas les laisser vivre dans l'innocence primitive comme vivent leurs semblables? Pourquoi risquer sur eux ce terrible breuvage de la vérité qui leur donnera peut-être la mort en ce monde, sans leur assurer la vie dans l'autre?
«Vous le voyez, je doutais encore alors que vous fussiez les enfants de Dieu au même titre que nous, vos devanciers sur la terre. S'ils n'ont pas reçu la notion de l'avenir infini, me disais-je, c'est qu'ils ne sont peut-être pas destinés à le posséder. Peut-être doivent-ils accomplir leur mission tout entière ici-bas, et revivre éternellement sous les mêmes formes, avec des organes imperfectibles, dans un milieu toujours imparfait. Ils n'ont pas mérité comme les dives, éprouvés par des siècles de souffrance, d'aller immédiatement prendre possession des astres supérieurs. Eh bien! si leur royaume est de ce monde, qu'ils y vivent dans l'ignorance des mondes meilleurs!
«Mais je ne pouvais m'arrêter à une telle résolution. Outre que ma conscience la repoussait par d'énergiques appels et de cruels tourments, je vous voyais, non pas toujours, mais quelquefois, pressés d'une ardente curiosité des choses divines. J'avais déjà vu Leucippe sortir tout à coup de l'activité fiévreuse de ses joies enfantines pour me demander avec une sorte d'autorité obstinée à qui s'adressaient mes prières et qui était l'auteur des choses. Tantôt elle voulait que j'eusse creusé la mer et entassé les montagnes; tantôt elle me remerciait d'avoir semé le ciel d'étoiles et la terre de fleuves; et quand la foudre troublait son sommeil, elle me demandait de la faire taire; elle pressentait, en dehors de nous, une puissance à laquelle elle me croyait capable de résister, et elle s'alarmait de mes réponses quand je lui disais ne rien pouvoir sur les éléments.
«Je l'avais donc initiée, d'abord malgré moi, et ensuite avec plus de confiance, en constatant que je dissipais ses terreurs en lui parlant du Père suprême. J'eus plus d'hésitation avec toi, mon fils. Ton esprit me semblait plus ardent et plus inégal encore que celui de Leucippe, et, comme il y avait dans tes yeux et dans ton attitude je ne sais quelle anxiété, au commencement je ne t'éclairais qu'avec méfiance et lenteur. Mais bientôt tu m'ouvris un esprit docile et un cœur aimant sans que le principe de ta vie parût ébranlé par ce grand effort de la foi et par ce brûlant éclat de la lumière d'en haut. Plus je t'ai enseigné, plus je t'ai trouvé accessible à l'enseignement, et dès lors j'ai compris l'étendue de mes devoirs envers vous deux. A présent, je sais qu'il ne m'est pas permis de vous laisser jouir de la vie à la manière des oiseaux ou des plantes, et que, pour vous élever à la vie des anges, je dois vous faire acheter leurs ravissements sublimes par les mérites du sacrifice…»
Evenor et Leucippe n'osèrent répliquer. Ils se sentaient courbés et comme brisés, pour la première fois, par l'ascendant de l'austère vérité. Le lendemain, dès l'aube, ils allèrent dans la forêt, et, avant de commencer leur travail, ils essayèrent de prier; mais ils ne purent d'abord que se regarder avec tristesse et se jeter en pleurant dans les bras l'un de l'autre.
—Ah! disait Evenor, j'avais fait de si doux projets! Téleïa nous avait dit souvent: «Quand vous aurez atteint l'âge de la liberté, je te confierai ces haches et ces massues de fer et de cuivre, et tu pourras alors entailler le rocher et faire à Leucippe un escalier pour descendre dans l'Éden. Je te permettrai d'y bâtir une cabane, et c'est dans ce riant séjour que Dieu consacrera votre hyménée.» Et voilà que maintenant ces instruments de conquête sont des instruments de douleur et de servitude. Il nous faut construire, non plus un asile de paix, mais une maison de voyage, et peut-être un tombeau!
—Et moi, répondit Leucippe, j'avais rêvé de te faire vivre dans un éternel sourire. Sa vie sera une fête, me disais-je, et que l'orage gronde ou que le soleil brille, il aura toujours la joie à ses côtés. Et maintenant, tu le vois, je pleure et mes baisers vont devenir amers, car je crois que Téleïa veut que je me sépare d'elle, et je ne pourrai plus te donner un bonheur parfait, ne l'ayant plus en moi-même.
—Eh bien! dit Evenor, je ne veux pas que ton âme soit troublée, car tes larmes me sont un supplice. Je vais dire à Téleïa qu'elle s'est trompée et que nous ne sommes pas semblables aux dives, qui aimaient la souffrance et la mort. Je lui dirai que je ne veux connaître d'autres devoirs que celui de te rendre heureuse, et que, puisque tu ne peux pas vivre contente sans elle, je ne veux pas revoir ma mère ni me soucier de la peine que lui cause mon absence.