Leucippe, effrayée de ce que disait Evenor, le retint comme il se levait pour aller vers Téleïa.

—Ta mère! ta pauvre mère! dit-elle. Ah! que j'ai pensé souvent à sa douleur, depuis que je sais qu'elle vit loin de toi! Ta mère, je l'aime, car c'est encore toi, et si dans ton souvenir tu la chéris autant que je chéris la dive, je vois que tu n'as pas été heureux près de moi comme je l'étais moi-même. Non! non! tu ne peux pas renoncer à la revoir et à la consoler. Je n'aurais plus un jour de repos ni de joie si je t'en détournais. Il faut partir, Evenor; il faut prier et travailler.

—Eh bien! alors, toi qui ne peux vivre sans Téleïa, tu me laisseras donc partir seul, reprit Evenor, et il faut donc que je sois coupable ou désespéré?

—Non, s'écria Leucippe, tu ne seras ni désespéré, ni coupable, et le sacrifice que tu m'offrais, je saurai le faire.

Et, s'agenouillant, elle pria avec ferveur, demandant à Dieu le courage, c'est-à-dire la joie dans les pleurs et l'ivresse dans l'immolation de soi-même.

—Mon père invisible, disait-elle, aide-moi à comprendre la loi du devoir. Je sais maintenant que je ne dois jamais te demander ni la vie, ni la santé, ni un ciel pur, ni les fruits, ni les fleurs, ni même la vue de ceux que j'aime, s'il te plaît de sacrifier à tes secrets desseins tous les trésors de mon existence et toutes les splendeurs de la nature. Mais ce qu'il m'est permis d'implorer, c'est le perfectionnement de mon âme et la puissance de t'aimer assez pour accepter tout ce qui émane de toi, même les douleurs, les dangers et les regrets déchirants. Prends donc pitié de ma faiblesse et donne-moi la force qu'il me faut pour ne jamais douter de ton amour et de ta bonté, quelque épreuve que j'aie à subir sur la terre ou ailleurs.

Evenor, prosterné auprès de Leucippe, se sentit transporté et ranimé par sa foi naïve.

—Oh! Leucippe, s'écria-t-il, c'est Dieu qui me parle par la voix de ta prière. Tu me fais comprendre ce que, moi aussi, je dois lui demander, et je sens déjà qu'il nous l'accorde! Oui, je me sens inondé d'une secrète joie et comme investi d'une force nouvelle. J'apprends en cet instant qu'il est non-seulement possible, mais doux de souffrir pour ceux qu'on aime, et me voilà prêt à partir seul, sans faiblesse et sans désespoir, car je ne veux pas que tu me sacrifies ta mère ou que tu sois inquiète de moi. Je partirai et je reviendrai vite, sois-en certaine; rien n'est impossible à l'amour, je le savais, et à présent je sais que rien ne lui est difficile.

Il se releva, brandissant au soleil matinal sa cognée brillante, et, comme il s'approchait d'un arbre pour lui porter le premier coup, la dive sortit de derrière cet arbre comme les hamadryades que l'on a crues jadis habitantes du tronc sacré des chênes.

—Travaille, Evenor, dit-elle; travaille avec une joie sans mélange, car l'épreuve que je t'imposais a porté ses fruits. Te voilà digne d'être l'époux de Leucippe, et c'est pour construire votre cabane dans l'Éden que le fer sacré doit sortir de son inaction. Leucippe, aide ton fiancé, selon tes forces; car, toi aussi, te voilà digne de lui. En vous sacrifiant l'un à l'autre, vous avez conquis la sainteté de l'amour, et, au lieu d'une fougueuse et passagère ivresse, vous connaîtrez les joies ineffables des célestes ravissements. Jusqu'à ce jour, les larmes n'avaient consacré aucun hyménée parmi les enfants des hommes. Les larmes sont saintes, sachez-le, ô vous qui venez de répandre cette rosée du ciel sur le pacte du vrai bonheur!