VI
L'HYMÉNÉE.
De ce moment, la dive cessa de surveiller avec inquiétude les chastes amours de ses enfants adoptifs. Elle avait dit à Evenor en lui montrant l'Éden: «Je te confie ta fiancée. Elle ne peut être ta femme sans qu'une prière suprême unisse notre triple amour en un seul. Construis ta demeure, et j'irai la consacrer par ma bénédiction, symbole de Dieu sur la terre.»
Téleïa savait que, dès lors, les transports de la nature seraient vaincus par l'esprit. Elle avait donné la vie céleste à ces deux êtres. Le trouble des sens ne pouvait plus les surprendre. La volonté était close en eux. Ils avaient la notion de la grandeur de leur destinée et de la majesté de leur union prochaine. Une ivresse sans conscience d'elle-même ne menaçait donc plus d'appesantir leurs esprits et de dominer leurs résolutions. Ils avaient pleuré, ils étaient baptisés par ces larmes pieuses. Ils s'aimaient enfin, et par le cœur et par l'intelligence encore plus que par les sens. Ils étaient homme et femme, c'est-à-dire un désir plein de respect et une promesse pleine de fierté.
D'ailleurs, la dive ne leur laissa point perdre de vue le sentiment de leurs autres devoirs. Elle les entretint encore de leur solidarité avec leur race et de l'avenir qu'ils devaient consacrer à l'enseignement de leurs frères. Sans limiter le temps qu'ils devaient passer dans l'Éden, elle ne leur montra les délices de leur isolement que comme une préparation religieuse à l'accomplissement d'une mission plus étendue, et la construction de la maison flottante destinée au pèlerinage fut considérée comme la conséquence de celle de la tente plantée au désert en vue de l'hyménée.
Quand elle les eut fiancés par une première bénédiction, elle se retira mystérieusement dans les rochers du Ténare, ayant là quelque rite sacré à accomplir, et voulant aussi habituer Leucippe à son absence.
Cette absence rendit Leucippe moins timide et plus sérieuse avec son fiancé. Le premier soin d'Evenor avait été d'entailler avec le pic des degrés égaux dans le bloc de roches qui rendait l'accès de l'Éden difficile à sa compagne et périlleux pour lui-même. Les premiers pas du beau couple dans ce jardin choisi de la nature les transporta de joie, et d'abord ils s'y élancèrent en se tenant par la main et en témoignant leur naïve admiration par une course ardente et rapide. Evenor ne donnait pas à Leucippe le temps de voir et de comprendre. Il l'entraînait de la vallée des fleurs aux arbres des collines et des rives du lac aux rochers de l'enceinte.
—Ah! que ton jardin est beau, s'écriait Leucippe; comme on y oublie les secousses et les ravages du volcan! On dirait qu'ici la terre n'a jamais produit que des fleurs, et que la sauvage mer n'a jamais osé y pénétrer. Vois comme le sol est doux et l'air tranquille! On marcherait ici toute la vie sans se lasser!
Et Leucippe, détachant ses chaussures d'écorce, les jetait loin d'elle, joyeuse de sentir sous ses pieds délicats, au lieu des cendres vitrifiées et des rudes lichens de la solfatare, les sables fins et les mousses veloutées de l'Éden.
Mais quand, à force d'errer et d'explorer, elle se sentit vaincue par la fatigue, elle s'assit à l'ombre d'un épais berceau de myrtes, et dit à Evenor, qui venait se reposer à ses côtés, de bénir Dieu avec elle et de lui parler de l'endroit où ils bâtiraient leur demeure. Un instinct de pudeur l'avertissait de distraire les regards et la pensée de son fiancé de l'ardente contemplation de sa beauté enivrante.
Alors, ils cherchèrent des yeux le site le plus attrayant pour l'établissement de cette villa primitive qui s'élevait dans leurs imaginations comme un temple, chef-d'œuvre de l'art relatif à l'aurore de la vie. Ils en eurent pour tout un jour à choisir l'emplacement de leur sanctuaire. Leucippe se faisait déjà l'idée d'une cabane, car, dans ses jeux enfantins, Evenor en avait bâti bon nombre avec de petites branches, et Leucippe, en les admirant, les avait imitées. Ils tracèrent donc sur le sable les proportions de celle qu'ils rêvaient ensemble, et ce fut à mi-côte de la colline qu'ils décidèrent de la commencer, en vue du lac, et à l'abri des rochers qui pouvaient se détacher des montagnes en cas d'un nouveau tremblement de terre.