Leucippe chérissait les fleurs, et celles de l'Éden étaient si belles, qu'elle regrettait de les voir foulées et broutées en quelques endroits par les sauvages troupeaux de la vallée. Ces troupeaux s'étaient beaucoup multipliés depuis l'encombrement du défilé, et Evenor, à qui la dive avait enseigné la chasse en lui confiant un arc et des flèches, résolut d'en immoler une partie. Ce fut un chagrin pour Leucippe. Elle voulait seulement qu'une palissade fût élevée autour de la partie du jardin où l'on placerait la cabane, pour préserver les plus belles plantes. Mais Evenor lui rappela les leçons de la dive.

—Souviens-toi, lui dit-il, que la destruction est la loi de l'animalité. Les animaux enfermés ici sont trop nombreux, et tu vois qu'ils se font la guerre et se tuent les uns les autres. Quand Téleïa nous racontait la création terrestre, elle nous montrait chaque être apparaissant aussitôt que l'être destiné à devenir l'aliment de son existence commençait à tout envahir. A la plante ont succédé l'animal qui broute l'herbe et la feuille, et l'insecte qui suce la poussière fécondante des fleurs. D'autres animaux dévorent ceux-ci, et l'homme est sans doute destiné à manger les animaux quand sa race se sera multipliée au point de ne pouvoir plus leur laisser un trop grand parcours sur la terre. Les coquillages de la mer, les œufs des oiseaux, les grains et les fruits même que nous mangeons sont des êtres vivants ou destinés à vivre, que nous ne saurions nous reprocher de détruire, car nous avons droit sur la nature entière; et si la chair et le sang nous inspirent encore une vive répugnance, Téleïa l'a dit, et je le crois, il n'en sera pas toujours ainsi.

«Quant à présent, la dépouille de ces buffles et de ces chamois qui sont devenus trop nombreux dans notre Éden nous sera utile. Nous respecterons les oiseaux, parce que, libres de quitter cette vallée, ils ne menacent pas de nous laisser manquer de fruits. Un jour viendra pourtant où les hommes aussi leur feront la chasse, si le nombre de ces hôtes avides augmente jusqu'à dépouiller tous les arbres.»

Leucippe devenait triste à l'idée des futurs besoins de l'humanité et de la persécution que les innocentes créatures de l'air et des bois devaient fatalement subir. Elle comprenait cependant que, de toutes les existences de ce monde, celle de l'homme étant la plus précieuse, toutes celles qui pouvaient lui devenir nuisibles devaient être sacrifiées; mais elle pleura, lorsqu'elle vit tomber la première biche sous la flèche d'Evenor, et le jeune homme lui-même ne put accomplir cette sorte de meurtre sans une émotion profonde.

Pourtant il regarda comme un devoir de préserver l'Éden d'une dévastation qui eût eu pour effet de rendre toutes ces bêtes nuisibles ou furieuses; et quand il en eut diminué le nombre, il s'attacha à préserver et à apprivoiser toutes celles que des instincts de domestication poussaient à chercher sa protection. Elles furent bientôt, par les soins de Leucippe, aussi familières que celles de la forêt du Ténare, et, libres dans un espace assez vaste pour leurs besoins de pâture et de mouvement, si elles ne venaient pas toutes à sa voix, du moins aucune ne fuyait à son approche, et plusieurs semblaient même se plaire à ses caresses. Les chiens surtout montraient, comme ceux de Téleïa, une intelligence et un attachement extraordinaires, et si quelques bêtes malfaisantes eussent pu pénétrer dans l'Éden, Evenor et Leucippe eussent été fidèlement gardés et défendus.

La cabane s'éleva rapidement, plus vaste, plus solide et plus élégante qu'aucune de celles dont Evenor se rappelait avoir vu le modèle dans sa tribu. Ses outils de fer lui permettaient une bien autre précision dans l'assemblage des pièces, et le choix de matériaux bien plus précieux. Il fit tous les montants en tiges de jeunes cèdres déjà vigoureux, et, au lieu d'un toit de branches et de terre battue, il inventa une sorte de fronton revêtu d'écorces et de palmes, qui facilitait l'écoulement des pluies. Il ne voulut pas que Leucippe y entrât en rampant, comme dans une tanière, mais qu'elle pût y marcher et y respirer comme dans la vaste grotte des dives. Il avait eu soin de ne pas dépouiller le terrain aux alentours et de réserver de longues vignes qui, enlacées au chèvrefeuille et au jasmin, furent disposées par lui avec grâce sur les parois extérieures et sur le toit de la cabane. Il inventa même des siéges et des vases de bois, tandis que Leucippe, laborieuse et industrieuse autant que lui, inventait des corbeilles nouvelles et des ustensiles de jardinage. Le sol de la cabane, battu avec soin par Evenor, fut recouvert par elle d'une fine pouzzolane qu'elle alla recueillir dans les creux volcaniques, et de légères dalles de basalte firent un canal d'irrigation au milieu du palais rustique. Evenor y avait ménagé le passage d'un limpide ruisseau dont le continuel murmure résonnait à son oreille comme un chant d'hyménée.

Tout ce doux travail fut poursuivi avec une ardeur naïve. Quelquefois Evenor trouvait que Leucippe, plus calme que lui, le faisait durer trop longtemps. Et pourtant, chaque fois qu'elle insistait sur la perfection d'un détail, il s'y prêtait avec docilité, et l'achevait avec conscience. Négliger quelque chose dans l'embellissement du nid sacré lui eût semblé injurieux envers Leucippe et indigne de son propre amour.

Chaque soir, les deux beaux fiancés, un peu fatigués de leur journée, mais impatients de recommencer le lendemain, retournaient auprès de la dive. Ils la trouvaient rentrée avant eux dans la grotte, et la joie de Leucippe était extrême en la revoyant. Téleïa lisait sur son front pur la pureté de ses préoccupations et eût craint de l'outrager par un doute.

Mais, de son côté, Leucippe la regardait avec une secrète anxiété. La dive changeait visiblement d'aspect. Chaque jour elle était plus pâle et d'une stature plus ténue, ce qui la faisait paraître plus grande. Sa beauté, ravagée par la douleur, avait pourtant un type de noblesse indélébile, et ses yeux prenaient une sérénité effrayante, parce qu'ils avaient la fixité de la mort.

Quand Leucippe lui demandait si elle éprouvait quelque souffrance ou quelque redoublement de tristesse, elle répondait, avec un sourire étrange, qu'elle n'avait jamais été plus calme, et quand ses enfants adoptifs la suppliaient de ne pas rester seule tout le jour, et de venir voir leurs travaux, elle répondait, avec une douceur inexorable, qu'elle irait le jour où Leucippe lui dirait que tout était prêt pour la prière solennelle.