Quand tout fut prêt, en effet, Leucippe hésita et trembla devant Evenor, plus tremblant qu'elle même. Leucippe n'ignorait pas les lois de l'hyménée. L'ignorance absolue des vierges est un résultat factice de l'éducation, une nécessité toute relative de nos mœurs corrompues. Dans les temps d'innocence, la pudeur n'était menacée d'aucun souffle impur, et l'accomplissement des lois de la vie n'était pas envisagé comme un péril pour la dignité humaine. Si Leucippe eût vécu dans la tribu d'Evenor, elle eût attendu en souriant le nouvel hôte de sa cabane. Mais Leucippe, aussi pure que ces filles sans appréhension et sans réflexion, avait de plus qu'elles un respect éclairé et enthousiaste pour l'époux qui lui était destiné. Ce respect éveillait en elle la pudique modestie de l'amour et comme un sentiment de terreur religieuse au moment d'une consécration qui, dans sa pensée, embrassait l'éternité tout entière.
De son côté, Evenor, plus tourmenté de vagues désirs et moins timide vis-à-vis de lui-même, se sentait éperdu et troublé devant la crainte de déplaire à Leucippe. Sa délicatesse intérieure était peut-être moins exquise, car il s'inquiétait de l'émotion mystérieuse de sa fiancée sans en bien comprendre la cause. Il avait donc des moments d'impatience où il était tenté de lui reprocher de l'aimer faiblement; mais la mélancolique rougeur de Leucippe lui semblait une condamnation de ses pensées, et il n'osait même plus la questionner sur sa réserve.
Cependant, un soir qu'ils revenaient vers la dive, il lui dit en s'agenouillant devant elle pour arrêter sa marche obstinée:
—Écoute-moi, Leucippe, et réponds-moi. Il faut que tu me dises si j'ai perdu ta confiance, et si, par quelque faute que j'ignore, j'ai mérité de te voir triste et pensive comme tu l'es depuis que la cabane est finie.
—Loin de là, répondit Leucippe; ton silence, ton respect et ton courage me pénètrent d'un tel amour, que je me demande à toute heure si je mérite d'être ta compagne pour toujours. Songe, Evenor, que nous allons jurer à Dieu, devant Téleïa et dans toute l'ardeur de nos volontés, de nous appartenir l'un à l'autre dans cette vie et dans toute la suite de nos existences futures. Eh bien, sais-tu à quoi je songe? C'est que, si je ne suis pas un être assez parfait pour te rendre heureux, tu seras troublé par moi et las de moi dans toute l'éternité. Voilà pourquoi j'hésite et me recueille; voilà pourquoi je rêve et prie sans cesse. Si je devais être, dans l'hyménée, l'éternelle cause de ta souffrance, j'aimerais mieux rester ta sœur, car jusqu'à ce jour, je ne t'ai causé aucune peine, et tu m'as toujours bénie. J'ignore les joies de l'hyménée; mais, quelles qu'elles soient, j'y renoncerais à jamais plutôt que de te les donner au prix de ton amitié sans mélange et sans fin.
—Ah! je puis te jurer de moi la même chose, s'écria Evenor. Oui, j'aimerais mieux rester ton frère que de satisfaire ma passion au prix de ton bonheur et de ta tendresse. Mais j'ai confiance en moi-même. J'ai l'orgueil de mon amour, et tu ne dois pas t'en méfier. Je me sens en possession d'une flamme si ardente et si sainte, que je peux répondre de moi comme de toi-même. Va, ne crains rien. Dieu sait que je suis digne de ton amour, parce que le mien est toute ma vie. Quand je devrais souffrir pour toi tout ce que l'humanité peut souffrir, des peines et des craintes que j'ignore… quelles qu'elles soient, je les accepte, sachant que je ne puis rien souffrir qui me vienne de toi, et que je serai toujours assez heureux, puisque tu m'aimes.
Leucippe releva Evenor, et, sans lui répondre, elle le conduisit auprès de la dive:
—Ma mère, lui dit-elle, veux-tu venir demain bénir la maison de l'Éden, qui est prête à te recevoir?
—Soyez-y à l'aube naissante, répondit la dive. Moi, j'y entrerai avec le premier rayon du soleil.
Les oiseaux commençaient à gazouiller faiblement dans le crépuscule bleuâtre quand les fiancés entrèrent dans le splendide bosquet de fleurs et de feuillages qui entourait la cabane; mais ils n'osèrent pénétrer les premiers dans la cabane même. Leucippe avait suspendu devant la porte un de ces forts tissus de palmier que la dive lui avait enseigné à tresser pour conserver la fraîcheur de son habitation. Quand la dive arriva et souleva cette natte, deux petits roitelets troglodytes, qui s'y étaient glissés durant la nuit, en sortirent avec un chant d'une douceur inexprimable. En d'autres temps, cet augure eût été commenté et interprété par les hommes. Les jeunes époux n'y virent qu'un sujet d'attendrissement qu'ils ne cherchèrent point à définir.