D'ailleurs la dive absorbait leur attention. Elle avait repris, pour ce jour-là, l'antique costume de sa race. Sa tunique de peau de panthère tachetée (dépouille d'un animal depuis longtemps expatrié de cette région) était assujettie à sa taille svelte et imposante par une ceinture et des agrafes d'or d'un travail lourd et d'un goût austère comme le bandeau de pierreries brutes qui retenait ses longs cheveux blonds. Elle portait un livre, c'est-à-dire une large tablette de métal qu'elle posa sur le seuil de la cabane. Elle avait passé les jours et les nuits, depuis les fiançailles du jeune couple, à résumer, dans de courtes sentences, les principes religieux et sociaux qu'elle leur avait communiqués. La science des temps primitifs, loin de s'aider du développement de l'éloquence, consistait, pour la langue écrite, dans une symbolisation énergique et concise de l'idée. De là le mystère de ces formules, qui ne fut motivé d'abord que par la difficulté matérielle de résumer les codes religieux dans de courtes inscriptions ou sur des monuments pour ainsi dire portatifs, mais qui, plus tard, par une fausse application de la loi d'initiation, devint le principe des doctrines ésotériques. De ce que la parole, fugitive et facile à altérer, ne suffisait pas à l'enseignement religieux; de ce que le dogme écrit exigeait de certaines constructions de langage et de certaines études, l'erreur des initiations exclusives et secrètes prévalut longtemps dans les sociétés naissantes, jusqu'aux époques de lumière morale, où de sublimes vulgarisateurs, comme Orphée, Pythagore ou Moïse, dégagèrent la vérité du mythe et donnèrent, en langue vulgaire, les lois de la religion et de la vertu à tous les hommes.

Les tables de la loi, qu'apportait la dive aux premiers initiés de l'humanité, étaient loin de cette apparente simplicité, bien qu'elles fussent pour Evenor et Leucippe d'une simplicité encore plus radicale. A travers les signes abréviatifs qui savaient rendre chaque phrase par un mot, par moins qu'un mot, par un signe élémentaire, voici la traduction de ce qu'ils lurent:

«Dieu, essence et substance infinies, partout et toujours simultanément.

«L'homme, essence et substance finies, dans les temps et dans les mondes successivement.

«La perfection divine infinie partout et toujours spontanément.

«La perfection humaine relative dans les temps et dans les mondes progressivement.

«L'esprit divin créateur, rénovateur et révélateur partout et toujours simultanément.

«L'esprit humain inventeur, innovateur et propagateur dans les mondes et dans les temps progressivement.

«Dieu, toute lumière, toute puissance, tout amour.

«L'homme, toute aspiration à la lumière, à la liberté, à l'amour.