«A qui croit et observe les lois, le règne du bien et le perfectionnement soutenu de son être dans l'infini et dans l'éternité.

«A qui les nie et les méprise, le châtiment du mal et l'angoisse d'une lente amélioration dans les mondes et dans les temps.»

Les pensées élémentaires qu'aujourd'hui, à l'aide des mots propres et de l'écriture convenue et fixée, nous pouvons éterniser en quelques minutes, avaient coûté un travail sérieux et opiniâtre à la dive, forcée de créer à la fois les mots et les signes; car on pense bien que, de tous les entretiens que nous avons prêtés aux trois anachorètes du Ténare, pas une seule phrase, pas un seul mot ne pourrait être la traduction directe des formes d'un langage primitif. Mais l'esprit de ces entretiens et le fond de ces doctrines, pour être modernes, n'en sont pas moins conformes aux mystiques révélations de la plus haute antiquité.

Quelle que soit la forme, quel que soit le symbole, des vérités à la fois immenses et naïves apparaissent comme une révélation émanée du ciel même, à l'aurore de la raison humaine, et quand cette raison a tourné dans des cercles de lumière ou de ténèbres qui s'enchaînent comme les spires d'une spirale, elle n'arrive qu'à confirmer, par ses travaux et ses recherches, la force de ces vérités proclamées à priori par l'inspiration divinatoire des premiers âges.

Quant à l'écriture mystérieuse de la dive, transmise à Evenor et à Leucippe, c'était probablement celle dont les hommes ont gardé longtemps les rudiments, affaiblis et altérés dans les secrètes traditions de leurs temples. On sait que, de même que le latin, langue morte et lettre close pour les illettrés, sert aujourd'hui de formule au culte catholique, une langue morte, oubliée du vulgaire, fut longtemps la formule des initiations de certains sanctuaires dans la haute antiquité. C'était la langue sacrée, la langue mystérieuse qui, torturée par l'interprétation, comme l'est aujourd'hui l'hébraïque primitive, arriva à se perdre entièrement, peut-être à l'époque de l'événement inconnu symbolisé dans le récit de la tour de Babel.

Quand la dive eut fait lire aux fiancés les préceptes écrits, elle leur dit:

—Je n'ai plus rien à vous apprendre; vous savez tout ce que je sais, car tout ce qui est écrit là est écrit pour l'esprit. Vous savez que vous êtes esprit avant d'être corps et que l'esprit est lumière. Vous savez que l'esprit s'unit au corps, c'est-à-dire l'essence à la substance par la loi de l'amour, et que, comme la perfection divine est à la fois esprit, substance et amour, la perfection humaine doit tendre à équilibrer les forces de l'esprit, du sentiment et de la substance.

«N'oubliez donc jamais que vous êtes deux âmes qui s'unissent, c'est-à-dire deux intelligences aimantes, et que l'union des sens n'est qu'une manifestation passagère et comme un sacrement ou mystère commémoratif de l'union spirituelle et permanente de vos êtres abstraits. Que cette notion domine le délire de vos embrassements, elle le rendra divin et fera, d'un acte de la vie matérielle, un acte de la vie supérieure. Les vraies délices de l'amour sont à ce prix. Quiconque, dans les actes de l'amour, oublie son âme, ne trouve dans la vertu de son corps que fureur suivie de lassitude. Pour celui qui unit son âme en même temps que son corps, les transports sont sacrés et les anéantissements délicieux. Là est tout le mystérieux plaisir des sens, la dernière des manifestations de l'animalité sauvage, la première de celles de la spiritualité humaine.»

Ayant ainsi parlé, la dive bénit le chaste couple et se retira.

Elle n'avait exigé des deux époux aucune formule de serment réciproque. Le serment n'était pas encore institué sur la terre. Témoignage de la fragilité humaine, ce vain palliatif de notre misère ne pouvait pas être imaginé dans l'âge de l'innocence, et chez ces deux premiers initiés à l'idée d'amour et de vertu, la vertu inséparable de l'amour mise en doute par l'exigence réciproque du serment eût semblé souillée par un blasphème.