La dive ne s'était pas préoccupée non plus d'une formalité qui, dans les temps ultérieurs, eût semblé indispensable aux âmes pieuses; je veux parler du consentement et de la bénédiction des parents d'Evenor. La raison de cet oubli était simple: l'hyménée d'Evenor et de Leucippe était le premier hyménée consacré religieusement sur la terre. Chez les hommes, l'amour n'était encore qu'un instinct tout ingénu, satisfait sans prévoyance et sans solennité. L'attrait de la jeunesse décidait du choix. La fidélité était un autre instinct naturel, dont nul ne songeait à nier l'excellence et que les conditions sociales de la famille tendaient à conserver, en l'absence de lois et de préceptes. Mais qu'il y avait loin de ces inoffensives associations à l'union ardente, parce qu'elle était raisonnée, d'Evenor et de Leucippe!

Si Evenor eût vécu dans sa tribu, il eût rencontré fortuitement la compagne de sa vie, ou, s'il l'eût cherchée, ce n'eût été que sous l'influence magnétique d'un soleil de printemps. Appelée comme lui, par les effluves de la vie printanière, dans quelque retraite ombragée ou dans quelque promenade excitante, cette compagne, à la fois sans crainte comme sans enthousiasme, sans trouble comme sans volupté, eût consenti à être sa femme, sans prendre à témoin ni le ciel incompréhensible, ni la terre insouciante, ni la famille débonnaire. La nouvelle épouse fût revenue vers la tribu avec le nouvel époux, pour dire à ces tranquilles parents: «Nous nous sommes unis l'un à l'autre, et nous allons bâtir notre demeure.» A quoi ceux-ci eussent répondu: «Allez, et nous vous aiderons à élever vos enfants.»

Evenor ne pouvait donc songer à consulter son père et sa mère, dans l'état d'ignorance et d'indifférence où il les avait laissés plongés; mais il se réservait, ainsi que Leucippe, d'aller leur demander leur bénédiction, en même temps qu'il leur apprendrait, s'il était possible, quelles relations sociales et religieuses établit l'adoption particulière.

Cette résolution ne fut donc pas mise en oubli dans l'ivresse de leur bonheur. Toutes leurs notions supérieures ne pouvaient que s'aviver au foyer de leur amour, et, peu de jours après leur hyménée, Téleïa vit avec une satisfaction douloureuse qu'Evenor travaillait avec Leucippe au plan de sa maison flottante.

La pauvre dive avait sacrifié ses propres entrailles sur l'autel de l'amour divin. Elle avait connu de l'humanité cette excessive tendresse maternelle qui lui avait été envoyée d'abord dans la personne de ses enfants comme une épreuve suprême, et ensuite dans celle d'Evenor et de Leucippe, comme une suprême consolation. Mais le temps était venu où elle avait compris et accepté l'immolation de ce dernier bonheur, comme une nécessité du bonheur de ses enfants adoptifs, puisque, dans ses idées rigides et saines, leur bonheur ne pouvait être séparé de la pratique du devoir. Elle combattait donc contre elle-même, tout en combattant la tendresse que lui témoignait Leucippe, et tous ses soins tendaient désormais à lui inculquer non-seulement l'idée, mais encore l'habitude de leur séparation.

Dans cette lutte intérieure, Téleïa sentait sa vie physique diminuer rapidement, en même temps que l'enthousiasme, fruit sacré de la douleur, exaltait le principe de sa vie intellectuelle. Cachant sa souffrance et dominant ses regrets anticipés, elle souriait devant ces préparatifs de départ et parlait du retour espéré de ses enfants, en frémissant, au fond du cœur, des hasards du voyage et des dangers de la mer.

Elle ne varia pourtant point dans sa résolution de ne pas les suivre. Quand Leucippe la suppliait:

—Non, répondait-elle, Dieu n'a point permis de cette façon l'alliance des dives avec les hommes. Tout ce que je pouvais faire pour eux est accompli. Ma figure ne leur causerait que frayeur, et ma parole étrangère ne pourrait porter chez eux aucun fruit. C'est ici que je dois vous attendre pour ranimer en vous l'esprit d'amour et de foi, si, ébranlés comme je le fus moi-même par quelque grande douleur, vous revenez me demander l'assistance morale et religieuse.

Leucippe, en la voyant si pâle et si affaiblie, tremblait de ne plus la retrouver; mais Evenor lui rendait l'espoir et les idées riantes.

—Aie confiance, lui disait-il; Dieu a donné pouvoir à l'homme sur toute la terre et sur les eaux par conséquent; nous vaincrons cet élément terrible: le voyage est court; nous le ferons souvent, et si, comme je le crois, nous détruisons la frayeur que les dives inspirent aux hommes, nous viendrons chercher Téleïa pour vivre parmi eux. Songe qu'elle est jeune encore, et que, selon la loi qui présidait encore naguère à l'existence de sa race, elle doit vivre encore plus longtemps que nous.