Dès qu'Evenor eût entrepris la barque qu'il appelait sa maison flottante, il se sentit comme passionné pour cet ouvrage. Il en choisit les matériaux avec un grand soin. Que n'eût-il pas donné pour retrouver les débris de celle qui avait autrefois porté Leucippe vers ce rivage! Un jour qu'il rêvait au bord du lac d'Éden, examinant diverses combinaisons de petits ais flottants qu'il y avait lancés comme des essais de la réalisation de sa pensée, Leucippe lui dit en lui montrant une sarcelle apprivoisée qui nageait tout près d'eux:
—Regarde cet oiseau, il navigue sans effort et sans aucune science, grâce à sa forme élégante. Sa poitrine gonflée fend les ondes, et tout son corps allongé et finement arrondi semble destiné à surnager, quelque vent qui le pousse.
—J'ai déjà remarqué cela, dit Evenor, et je veux donner à mon ouvrage la forme du cygne, qui est encore plus belle. Faire flotter un corps sur la mer ne me paraît pas difficile; mais comment le dirigerons-nous? Ces oiseaux nageurs se servent de leurs pattes, et il nous faudrait faire un grand oiseau de bois qui eût aussi deux pieds palmés capables de battre les ondes. Cela n'est pas impossible, car nos bras sauraient bien mettre ces sortes de nageoires en mouvement. Ce qui me tourmente, c'est pourquoi l'homme lui-même ne nage pas comme les animaux, et il me semble que, si j'essayais, je traverserais ce lac, dont une folle méfiance m'a empêché jusqu'à ce jour d'affronter les endroits profonds.
En parlant ainsi, tout plein de sa méditation, Evenor s'élança dans les ondes bleues du lac, et, s'abandonnant à son instinct, il trouva, en peu d'instants, le système de mouvement qui devait le maintenir à la surface et lui fournir une nouvelle manière de cheminer sur un milieu sans résistance absolue. Leucippe, effrayée d'abord, n'eut pas plus tôt vu sa victoire, qu'elle s'élança à son tour et se mit à nager avec plus de souplesse encore que lui, plongeant en folâtrant comme une mouette, et se livrant à l'instinct avec la confiance d'une âme heureuse.
Ce jour-là, ces époux ingénus s'imaginèrent qu'ils n'avaient plus besoin d'une barque, et qu'ils pouvaient traverser les mers comme les hirondelles. Il leur tardait d'être au lendemain pour essayer leurs forces au sein des vagues; mais ils eurent bientôt reconnu le court trajet qu'ils pouvaient faire, et ils revinrent, se disant qu'ils n'avaient oublié qu'une chose, c'est qu'il leur eût fallu des ailes pour reposer leurs autres membres, ou pour aborder les écueils d'où le flot les repoussait avec fureur.
La construction de l'esquif fut donc reprise avec courage, et, après bien des essais, les rames furent mises en mouvement; la pirogue, svelte et légère, fut lancée par Evenor à une certaine distance du rivage. Leucippe, penchée sur les flots, le suivait des yeux, pâle et frissonnante. La dive lui cacha d'abord sa propre angoisse; mais, quand elle vit la hardiesse et l'habileté du jeune nautonier, elle revint à sa confiance fataliste.
—Cette race est faite pour tout soumettre, s'écria-t-elle avec transport, et les éléments ne peuvent rien contre elle! Va, Leucippe, va, ma fille, et ne crains rien. Monte sur cet oiseau magique, qui peut faire à votre gré le tour du monde.
Evenor ne consentit cependant à prendre Leucippe à ses côtés, dans la barque, que quand il se sentit bien maître de sa découverte. Il la perfectionna bientôt d'une manière qu'il n'avait pas prévue. Comme il avait trouvé la chaleur ardente sur cette mer sans abris, il voulut y faire une tente à Leucippe, et, à cet effet, il dressa sur des piquets adaptés à l'esquif la tendine de tissu de palmier de sa cabane. Aussitôt la brise enfla cette voile improvisée, et les époux virent qu'ils pouvaient se reposer de la fatigue de ramer.
En peu de jours, Evenor observa les effets du vent combinés avec la résistance du tissu, et il sut se servir de la voile comme il s'était servi de la rame. Dès lors, il n'eut plus de crainte pour sa compagne chérie et prit les instructions de la dive, qui lui enseigna sur quelles étoiles il devait se diriger dans le cas où la nuit les surprendrait dans leur traversée. Elle porta dans la barque les vases, les outils et les toiles de roseaux et d'écorces dont elle voulait que ses enfants pussent transmettre l'invention, et l'usage aux hommes de leur race. Leucippe cueillit les plus beaux fruits de l'Éden, Evenor lui ayant appris qu'ils étaient inconnus à sa famille et à sa tribu. Lui-même choisit la dépouille des animaux qu'il n'avait jamais vus paraître sur le plateau, et les plantes dont la graine nourrissante pouvait être acclimatée dans d'autres régions.
Munis de tous ces présents, ils reçurent la bénédiction de Téleïa, qui partageait leur confiance quant à la rapidité et à la sûreté du voyage, mais qui leur cachait l'effroi et la douleur de l'isolement où elle allait retomber. Elle affectait même de leur dire qu'elle avait besoin de quelques jours de solitude pour se recueillir après tant de préoccupations dont ils avaient été l'objet.