Elle les suivit du regard aussi longtemps que sa vue put saisir l'esquif comme un point noir sur les flots écumeux. Debout sur le rocher le plus élevé qu'elle avait pu atteindre, tant qu'elle distingua les baisers que lui envoyait Leucippe, elle agita son voile dans les airs; mais, quand la barque eut tourné les écueils de la côte et qu'elle ne vit plus rien, elle se laissa tomber sur la roche dénudée et y resta comme privée du souffle de sa vie, emporté par sa chère Leucippe.

Quand elle se releva, elle fut surprise de se trouver dans les ténèbres. Le soleil lui faisait pourtant sentir sa chaleur, et le chant des oiseaux résonnait dans les airs. Elle chercha à voir le ciel; elle n'y trouva ni soleil, ni nuages, ni étoiles; c'était une voûte sans clarté. Elle chercha à voir le sol sur lequel ses pas se dirigeaient au hasard: c'était un linceul uniforme. Elle chercha à voir ses chiens, qui hurlaient autour d'elle et la tiraient par son vêtement; elle ne les distingua pas plus que le reste. Elle passa les mains devant ses yeux et n'y sentit passer aucune ombre.

—Cela devait être, dit-elle avec la tranquillité du désespoir. Leucippe était la lumière de mes yeux. Elle soutenait mon existence; elle en était le but et la cause. A présent, dive condamnée, me voici aveugle comme ceux de ma race ont commencé et fini. Dieu, mon père, que ta volonté soit faite! Si je ne dois plus entendre la voix de Leucippe, donne-moi la lumière d'un séjour plus propice; mais si je puis encore lui être bonne à quelque chose sur la terre, laisse-moi vivre encore dans l'horreur des ténèbres.

Et la dive infortunée, guidée par ses chiens inquiets et plaintifs, se traîna le long des rochers et regagna sa grotte solitaire.

IX
L'ORGUEIL.

Il nous faut revenir en arrière de quelques années et voir ce qui s'était passé chez les hommes du plateau depuis la disparition d'Evenor.

L'aïeul était rentré dans le sein de Dieu après de longs jours dont l'innocence n'avait pas été tout à fait inféconde, puisqu'il avait encouragé les progrès relatifs de sa nombreuse postérité autant qu'il lui était donné de le faire. Après lui, ces progrès furent pourtant plus rapides dans un certain sens, mais ils prirent un caractère dangereux, faute de lumières suffisantes.

Parmi les compagnons d'enfance d'Evenor, Sath, fils d'une des sœurs de sa mère, avait montré une singulière indifférence, et même comme une secrète joie, devant l'événement qui avait jeté le deuil et l'effroi dans la famille. Tandis qu'on cherchait de tous côtés l'enfant disparu, et que la mère désolée faisait retentir les bois et les prairies de ses cris et de ses sanglots, l'adolescent farouche donnait des signes de dédain et affectait de ne pas se mêler aux recherches des autres membres de la tribu.

Sath était plus âgé de quelques années que les autres compagnons d'Evenor, et son développement robuste le faisait paraître plus avancé encore. Sa beauté déjà virile réjouissait les regards, mais son intelligence tardive l'avait longtemps effacé et comme subordonné à l'ascendant d'Evenor et de ses jeunes amis.

Evenor parti, la vanité de Sath se sentait plus à l'aise, car il était vain de sa taille, de sa force et de son habileté dans les exercices du corps. Le contentement de soi-même est une des premières misères humaines que l'on voit se développer dans l'enfance de l'individu, et presque toujours l'engouement prématuré dont il se sent l'objet le jette pour toute sa vie dans ce mal incurable. C'est à ce mal qu'Evenor lui-même eût peut-être succombé sans l'expiation de sa solitude dans l'Éden et sans les sages enseignements de la dive.