Une tentative de réconciliation avec les anciens, ou tout au moins avec les filles que l'on avait offensées, fut donc résolue; mais de grandes pluies vinrent, et le fleuve fut tellement gonflé, que le passage devint impossible. Le mécontentement et la colère ne sont pas des circonstances favorables aux créations de l'industrie. On ne songea pas à inventer le moyen de dompter le fleuve, et les jours se passèrent en plaintes et en reproches. Au sein de la tribu nouvelle une division nouvelle s'établit donc de prime abord, et les mariés raillèrent et dédaignèrent les non mariés qui étaient les moins forts et les moins nombreux.
Cette division d'intérêt et ce manque d'égalité dans les jouissances de la vie devaient amener promptement le mal sur la terre. En toutes choses, les aînés se crurent autorisés à opprimer leurs frères, et ceux-ci, frustrés et offensés en toutes choses, résolurent de se venger. Plusieurs femmes, mécontentes de la rudesse chagrine de leurs époux, se liguèrent contre eux. Ces hommes, nourris de viande et adonnés à la guerre contre les animaux, étaient devenus farouches et colériques. Le désordre s'introduisit dans les mœurs, des femmes trompèrent leurs époux, d'autres les quittèrent résolument et furent reconquises par eux après des combats partiels où coula le sang des hommes, versé pour la première fois par les hommes. Les plus jeunes furent vaincus. Cependant, on ne s'était pas encore donné la mort; mais on ne tarda pas à se dire qu'il faudrait en venir là, et les plus faibles rêvèrent la trahison et l'assassinat, tandis que les plus forts s'habituaient à regarder la violence et le meurtre comme des droits acquis et des menaces légitimes.
X
LE CULTE DU MAL.
Une nuit, saisis de terreur, les opprimés se séparèrent de la tribu nouvelle et s'enfuirent dans la forêt jusqu'au bord de la mer. Depuis ce jour, ils prirent le nom d'exilés.
Ils s'étaient imaginé que les libres (c'est ainsi qu'ils appelèrent leurs frères oppresseurs) voulaient les faire tous périr par surprise, et, que cette crainte fût fondée ou imaginaire, ils résolurent de leur côté de prévenir ce forfait par un forfait semblable. En proie à une grande exaltation, l'un d'eux, qui se nommait Mos, leur parla ainsi dans la nouvelle retraite où ils s'étaient réfugiés:
—Il y a longtemps qu'on parlé de puissances qui sont dans la terre et au-dessus de la terre, dans les flots en fureur, dans les roches stériles et menaçantes, dans les vents, dans les nuages et dans la foudre. Et nous voyons bien que ces puissances existent et sont redoutables; mais il en est une plus méchante et plus perfide, c'est celle de certains hommes, nos vrais ennemis; nos vrais fléaux sont là-haut dans ce village qu'ils appellent la porte du ciel et qui a été pour nous la porte du malheur.
«Écoutez un rêve que j'ai fait plus d'une fois. Je voyais un être affreux qui ressemblait à un homme, mais qui courait comme une chèvre et mordait comme un loup. On ne pouvait le regarder sans frayeur, et il disait: «C'est moi qui suis le cruel, le vindicatif, le feu, le tonnerre et la grêle. C'est moi qui ai rendu méchants les hommes libres et qui rendrai malheureux leurs frères exilés. Je m'appelle le laid et le mal. Je suis plus fort que tous les hommes réunis, et ils ne peuvent rien contre moi.»
«Alors, moi, dans mon rêve, j'eus peur de lui et je lui demandai ce qu'il fallait faire pour l'apaiser. «Il faut me servir, répondit-il; il faut me rendre des honneurs plus grands que ceux que vous avez rendus à votre aïeul dans la tombe et à l'orgueilleux Sath, vainqueur dans les jeux. Il faut me nourrir, car j'ai toujours faim et soif, et les hommes ne m'ont encore presque rien donné.» Et comme je lui demandais quelle nourriture il voulait… il m'a répondu un seul mot: «Du sang!»
Le discours de Mos fit passer un frisson dans tous les cœurs, et son rêve prit à l'instant le caractère d'une réalité dans ces esprits en délire. Le méchant, cet être horrible et mystérieux qu'il avait cru voir et entendre, se dessina devant eux comme une hallucination contagieuse, et cette terreur fantastique les saisit tellement, qu'ils se jetèrent tous la face contre terre pour ne pas le voir.
Puis, se relevant et s'interrogeant confusément les uns les autres, ils se demandèrent à quels moyens on aurait recours pour se rendre favorable cette puissance ennemie et pour la décider à tourner sa rage contre les libres.