Telle fut l'apparition de la première pensée religieuse chez les hommes réunis par la haine: pensée sombre et délirante, qui ne pouvait faire éclore que la notion du péché et inaugurer que la croyance à un génie malfaisant, rival du Dieu bon. Plus tard, ce génie fut appelé Arimane, Satan ou le diable. Quelle que soit l'origine de cette personnification, elle n'a pu apparaître qu'à des hommes privés de la notion du vrai Dieu.
Mos prit encore la parole:
—Il a demandé du sang, dit-il; nous lui donnerons celui de nos méchants frères. Mais nous ne sommes pas encore prêts à marcher contre eux, et il faut apaiser la faim de ce vorace qui crie toujours après moi dans l'horreur des nuits. Donnons-lui ces animaux qui nous ont suivis et dont la docilité nous permet de faire une large hécatombe. Dressons une table aussi grande que la butte de pierres et de terre qui a été entassée sur la dépouille de notre aïeul, et couvrons-la de chairs sanglantes. Nous verrons peut-être arriver celui que nous invoquons, et nous pourrons lui parler et le décider à être pour nous.
Aussitôt ces infortunés se mirent à rouler les rochers et à amonceler les terres, et ils bâtirent ainsi un autel monstrueux sur lequel, rassemblant le troupeau qui les avait suivis, ils l'égorgèrent avec leurs épieux, en poussant des cris frénétiques, comme pour couvrir les rugissements et les plaintes de ces bêtes innocentes qui se débattaient dans les affres de la mort.
Quand le sacrifice fut consommé, on attendit en vain l'apparition redoutable. Aucun monstre ne se présenta pour lécher le sang des victimes, et on commença à injurier et à menacer Mos, en lui disant:
—Tu nous avais promis un appui et il ne vient pas. Tu nous as fait sacrifier des animaux inoffensifs qui nous seraient devenus utiles dans ce désert, et nous ne retirons aucun bien de notre folie. Tu nous as trompés, et tu mériterais de périr pour que l'on vît si ton propre sang attire celui que tu as annoncé.
Mos avait été de bonne foi dans son délire. Quand il vit ses jours en danger, il se fit imposteur et déclara que le méchant viendrait pour lui seul. On le laissa seul toute la nuit, au milieu des ténèbres et couché sur les entrailles fumantes des victimes. Là, pénétré d'horreur et d'épouvante, il eut une vision sans sommeil, une vision qui acheva d'égarer son esprit et qu'il raconta le lendemain, augmentée de ce que son imagination, toujours plus troublée, lui faisait prendre pour un souvenir. Le méchant était venu et il s'était repu de sang; après quoi, il avait dit: «Mangez ces chairs, elles sont à vous. Je suis content de ce que vous avez fait pour moi; mais apprenez que je vis dans la foudre, au-dessus des nuages. C'est ce qui fait qu'à moins qu'il ne me plaise de me montrer, vous ne me voyez point. Apprenez aussi que je me nourris surtout de la fumée des sacrifices, et que je veux être appelé l'implacable, c'est-à-dire la force qui tue les forts et la vengeance qui enivre les faibles. Vous apprendrez à vos enfants à me craindre, et, d'âge en âge, je resterai avec votre race, car je suis celui qui ne meurt point.»
Et, à ce discours qu'il croyait avoir entendu, Mos ajouta une imposture volontaire pour se préserver des dangers attachés à toute révélation bonne ou mauvaise.
—L'implacable a dit encore: «Apprends que je suis Esprit, c'est-à-dire que je garde mon apparence et ma volonté quand je veux me dépouiller de mon corps, et que les hommes ne peuvent me détruire. Dis-leur que je te choisis pour leur enseigner ma nature et ma science, et que celui qui te frappera sera frappé par mon invisible main, grande comme le monde et forte comme la mer.»
—S'il en est ainsi, répondit la tribu errante, fixons notre séjour non loin de cet autel qui nous est propice; mais ne bâtissons aucune demeure, car nos ennemis viendraient sans doute nous déposséder. Vivons à l'ombre de cette forêt jusqu'à ce que nous puissions fondre sur eux et à notre tour les déposséder de leurs maisons et de leurs femmes.