—Tu le vois, dit Evenor à Leucippe, ils nous appellent et nous reconnaissent pour des êtres de leur espèce. Ils parlent, par conséquent ils pensent et, par là, ils sont nos frères. Cesse donc de les craindre et permets-moi d'approcher pour les interroger sur mes parents.
—Leurs cris m'épouvantent, dit Leucippe. Leur apparence me répugne. Je ne vois point de femmes parmi eux, à moins que ce ne soit celui-ci qui vient à nous en s'enfonçant dans l'eau jusqu'à la poitrine et dont la figure paraît plus douce que celle des autres. Approchons-nous, car je vois qu'il ne sait point nager, non plus que les autres qui le suivent en tremblant. Laissons-le monter sur notre cygne (Leucippe elle-même appelait ainsi la barque, ouvrage d'Evenor) et sachons ce qu'ils nous crient, sachons ce que nous avons à craindre ou à espérer de leur rencontre.
Evenor céda au désir de Leucippe. Il tendit une de ses rames au jeune Ops, qui s'efforçait de l'atteindre et qui, aidé par lui, monta sur le cygne. Les autres, encouragés par son exemple, l'eussent suivi au risque de faire sombrer la légère embarcation; mais Evenor l'éloigna d'eux rapidement, tandis que Leucippe, se levant de nouveau à la proue et les repoussant d'un geste plein d'autorité, les remplit d'une terreur superstitieuse. Ils regagnèrent la rive, regardant et parlant tous avec agitation. De ce moment, Mos ne fut plus pour eux qu'un faux prêtre, adorateur d'un faux Dieu. Le véritable esprit, c'était le cygne; l'homme et la femme qu'il portait étaient ses oracles, et Ops, qui l'avait annoncé et que l'on voyait seul accueilli par lui, était l'élu du ciel et le prophète de la tribu errante.
Ce n'était point par l'effet d'une divination supérieure que ce jeune homme avait révélé l'apparition qui tout à coup venait confirmer sa parole. La nuit précédente, couché seul sur le sable de la mer, il eût pu voir, à la clarté des étoiles, le cygne cingler sur les vagues et s'arrêter, à l'embouchure de la rivière. Là, tandis qu'Evenor amarrait son esquif pour passer la nuit au rivage avant de s'engager dans les eaux fluviales, Leucippe était descendue à terre et, hasardant quelques pas sur cette rive inconnue, elle avait passé, sans le voir, auprès d'Ops endormi. Le sommeil des sauvages est méfiant et léger: Ops avait été réveillé par les pas de Leucippe. Il avait vu ses traits éclairés par la lune, et, immobile de surprise et de ravissement, il avait pu la contempler un instant: mais elle s'était éloignée et comme évanouie dans l'ombre, et, rejoignant son époux, elle avait chanté l'hymne du soir d'une voix lointaine, douce comme la brise. C'étaient ces paroles d'amour et de bénédiction qu'Ops avait recueillies comme un oracle. C'était cette suave figure qu'il avait entrevue. Il s'était levé pour la chercher, pour la voir encore et l'entendre de plus près; mais le chant ayant cessé, les époux s'étant endormis dans la barque cachée sous les saules, Ops avait cherché en vain, et, persuadé qu'il avait été visité en songe par une vision délicieuse, il était venu au rendez-vous des exilés, décidé à rendre compte de la révélation qu'il croyait posséder.
Evenor dirigea la barque vers la rive opposée à celle d'où Ops était venu vers lui, et, contemplant son visage doux et bouleversé d'émotion, il lui demanda son nom et celui de sa tribu.
Croyant parler à un Dieu, Ops, qui, du moment où il était monté sur la barque s'était tenu tremblant, sans oser lever les yeux sur lui, et encore moins sur Leucippe, lui répondit d'un ton suppliant et respectueux:
—Mon nom, tu le sais, esprit des eaux, esprit secourable et bon! Je suis Ops, le plus jeune des exilés de la tribu errante. Tu dois connaître nos infortunes à tous et les miennes particulièrement, puisque tu daignes m'attirer jusqu'à toi sur le dos du cygne magique. Veuille me pardonner l'état misérable où tu me vois. Je devrais venir à toi les mains pleines d'offrandes; mais je ne possède rien, et cette sombre forêt est inclémente pour les hommes. Considère, ô esprit des eaux! que je suis à peine sorti de l'adolescence et que j'ai été entraîné par la crainte, plus que par la méchanceté, à quitter ma famille et la tribu des hommes anciens. Nous avons été ingrats, mais nous ne leur avons point fait de mal. Tout le mal a été pour nous, puisque nous leur avons laissé les régions supérieures du plateau, où la terre produit des fruits et nourrit des animaux doux en grande abondance, pour venir bâtir, à la limite des rochers, une ville pauvre, sur un sol maigre, où il nous a fallu vivre de chair et de sang…
—Ainsi, dit Evenor, que le nom du jeune homme avait fait tressaillir, les hommes du plateau sont restés heureux et tranquilles du côté des biens de la terre, mais ils ont vu partir tous leurs enfants mâles, et maintenant ils sont tristes et délaissés! D'où vient donc, fils cruels, que vous avez abandonné ainsi vos mères et que vous vivez sans sœurs et sans épouses au fond des bois? Et toi qui me parles, n'avais-tu pas une mère tendre entre toutes les autres, et ne crains-tu pas que ton absence lui donne la mort?
Ops, croyant que l'esprit irrité interrogeait sa faute dans son cœur, raconta toute l'histoire des trois tribus, en accusant sa propre faiblesse, mais en se défendant avec sincérité d'avoir jamais pris part aux fureurs de la tribu errante et au culte de l'esprit du mal.
Quand Evenor connut toutes ces choses, il interrogea plus particulièrement Ops sur ses parents; puis, s'adressant à Leucippe, dans la langue des dives, il lui dit: