—Tu as entendu, ô ma chère Leucippe, comme les hommes sont devenus insensés et malheureux. Regarde cet adolescent, que je n'ose encore presser dans mes bras: plains-le et aime-le comme ton frère, car il est le mien. Il est le fils de mon père et de ma mère, et je ne puis me fier à lui! Hélas! pourrons-nous ramener à Dieu le cœur de ces exilés qui errent misérables et privés d'amour?… C'est peut-être ainsi que je fusse devenu, même dans le beau jardin d'Éden, si Dieu ne m'eût permis de te rencontrer, ô ma bien-aimée! L'absence de la femme est pour l'homme la mort de l'âme. Mais le malheur a développé chez ceux-ci le besoin d'invoquer la toute-puissance, et, quoiqu'ils l'invoquent précisément sous les attributs qui lui sont contraires, la haine et la vengeance, ils sont peut-être plus faciles à ramener et à éclairer que ceux de la nouvelle tribu sédentaire. Je vois bien que Mos est un esprit troublé et qu'il s'est fait le prêtre de la folie. Mais Sath, qui s'est fait, par la violence envers ses semblables et le mépris des choses célestes, le prêtre de l'indifférence, sera peut-être plus fatal à sa race.

—Je le crois comme toi, dit Leucippe; mais je redoute les premiers moments que nous allons passer parmi ces hommes égarés. Puisqu'ils croient à un pouvoir supérieur à la force humaine, et que ton frère nous invoque comme des esprits secourables, ne te hâte pas de les détromper et crains que, s'ils me connaissent pour une mortelle semblable à eux, quelqu'un d'entre eux ne veuille m'arracher à toi.

Cette crainte fit frémir Evenor.

—Hélas! dit-il, est-ce ainsi que je devais retrouver les hommes de ma race? Et ces frères que je croyais pouvoir presser dans mes bras avec transport après une si longue absence, sont-ils donc des ennemis et des fléaux que je doive redouter plus que les flots de la mer et les monstres de l'abîme? O Téleïa, si tu avais prévu de tels dangers pour ta fille adorée, l'aurais-tu poussée à les affronter avec moi?

—Conduis-moi dans ta tribu, auprès de tes parents, reprit Leucippe. Là, tu enseigneras aux hommes jeunes qui y sont restés l'art de naviguer sur les eaux. Alors nous repasserons ce fleuve avec eux, et nous viendrons chercher ceux-ci, pour ramener leurs âmes et leurs corps égarés dans le désespoir et la solitude.

—La prudence conseille ce parti, répondit Evenor, et pourtant le devoir me défend d'abandonner ces hommes qui se disposent à aller égorger leurs frères, si je ne réussis pas à les en détourner. Tiens, Leucippe, allons les trouver; je descendrai sans toi sur leur rivage avec Ops. Toi, tu te tiendras à portée de fuir s'il m'arrive malheur. Tu reprendras la mer, que tu sais maintenant affronter aussi bien que moi-même, et tu iras dire à la dive: «Evenor nous attend maintenant dans un monde meilleur, car il a fait son devoir dans celui-ci.»

—Non, je ne fuirai pas, dit Leucippe. Puisque tu abandonnes ta vie au devoir, j'abandonne la mienne aussi. Donne-moi un de ces dards avec lesquels tu as tué la première biche dans l'Éden. Je ne crains rien des hommes. Je saurais me tuer avant de devenir leur proie.

XI
LA FAMILLE.

Cependant Evenor et Leucippe jugèrent prudent de remonter dans leur barque jusqu'à un îlot voisin, séparé de la tribu errante par un canal étroit et profond: de là, ils pouvaient converser avec elle et fuir facilement en cas d'hostilité.

Ils abordèrent à cet îlot ombragé par le côté opposé aux regards des exilés, et la barque, cachée dans les roseaux, ne put être examinée de trop près. Ce fut une heureuse inspiration, et l'oiseau magique, que ces hommes crédules n'avaient pas encore compris, conserva son prestige et assura l'autorité du couple divin parmi eux.