Quand les exilés, remontant aussi le rivage, furent en face de l'île, Evenor leur dit d'un ton sévère:
—Lequel de vous est Mos, qui se prétend inspiré de l'esprit et qui vous a révélé l'existence d'un pouvoir appelé le méchant, le cruel et l'implacable?
Mos s'avança, désigné et forcé par les autres à montrer son visage couvert de honte et de dépit.
—C'est moi, dit-il, qui ai vu cet esprit en rêve et qui ai reçu de lui des ordres que j'ai transmis à mes frères. Si tu es ce même esprit, revêtu d'une forme plus douce et porteur de paroles plus belles, je suis prêt à te rendre hommage. Je vois à tes armes brillantes, faites d'une matière inconnue, que tu nous apportes la guerre. Donne-nous donc à tous des armes comme celles-ci, et guide-nous au combat. Vous le voyez, ajouta-t-il en se tournant vers les exilés, vos sacrifices ont été accueillis, et voici qu'un Dieu vient à vous, non plus terrible et hideux comme il m'apparaissait dans sa colère, mais souriant et propice, tel qu'il est devenu depuis que, par nos hommages et l'offrande de mon sang, nous avons su l'apaiser.
—Mos, reprit Evenor, tu es plus rusé, dans ton délire, que je ne l'aurais imaginé. Mais détrompe-toi et hâte-toi de détromper ces hommes égarés par toi dans le rêve d'un culte impie. Ce n'est pas l'offrande du sang qui m'attire et me décide à venir à vous.
Et il ajouta en leur montrant Ops, qui était à ses côtés:
—C'est la parole douce de cet enfant, que je consens à instruire, afin qu'il devienne votre conseil et votre guide. Quant à toi, Mos, nous t'instruirons aussi, pourvu que tu le désires sincèrement et que tu reconnaisses ton erreur, car tu as été la dupe de tes songes, et l'esprit méchant que tu as révélé n'a jamais existé qu'en toi-même.
L'arrêt d'Evenor fut accepté au delà de ce qu'il avait souhaité, car les exilés, indignés contre Mos, voulurent le frapper et le chasser d'au milieu d'eux. Mais Evenor ne voulait pas inaugurer sa révélation par des actes de violence. Il commanda qu'on le laissât tranquille, et comme il avait peine à calmer leurs esprits, il leur dit:
—Je vous abandonnerai si vous ne respectez pas la vie et la liberté de cet homme, car je le mets sous la protection de la fille du ciel. Écoutez, hommes de douleurs et de ténèbres: cette femme est un être consacré par la parole divine. Elle a été élevée et instruite par un esprit supérieur, par une dive, héritière des secrets de la race illustre qui posséda la terre avant nous. J'ai été, comme elle, initié et consacré par la nation divine et par l'hyménée religieux dans le beau jardin de l'Éden, un lieu splendide où la terre est toujours fleurie et l'air toujours pur, mais qui n'est accessible aujourd'hui qu'aux élus du ciel. Respectez donc cette femme comme un gage d'alliance entre le ciel et vous; écoutez sa parole inspirée, et qu'elle-même vous dise pourquoi elle pardonne à ce coupable et vous commande de lui pardonner.
—Qu'elle parle! s'écrièrent les exilés; que la femme parle, et nous l'écouterons comme toi-même.