Alors Leucippe, faisant un effort sur sa timidité, méfiante, leur dit en désignant Mos, vaincu et atterré:
—Cet homme a subi le mal du désespoir, et s'il vous a trompés, c'est parce qu'il s'est trompé lui-même. Il a cru trouver votre salut dans sa pensée, et maintenant il voit qu'il vous eût conduits à votre perte et à la sienne; car les libres sont plus forts et mieux défendus que vous; et à présent qu'ils ont épousé des femmes, c'est par eux seuls que ces femmes doivent être gardées et protégées. Ils n'ont eu, dans le principe, d'autres droits sur elles et sur vous que celui de la force. Vous avez reconnu que ce droit était inique. Comment pourrait-il devenir légitime entre vos mains plus qu'il ne l'est dans les leurs? Est-ce par la violence que vous réparerez la violence, et par le mal que vous détruirez le mal? Cessez donc d'être jaloux de la possession de ces femmes qui sont devenues impures, si elles ont cédé sans rougir à la brutalité de vos aînés, et qui le seraient encore plus si elles cédaient maintenant à la vôtre. Ce n'est pas dans le sang et dans la fureur que Dieu consent à bénir l'amour: c'est dans l'innocence et dans la liberté des âmes. Songez donc à retourner dans la tribu de vos pères et à leur demander le pardon de votre fuite et la bénédiction de vos mariages. Les vierges pures sont restées auprès d'eux. D'autres ont eu la sagesse et la fierté d'y retourner, aimant mieux vivre sans époux et sans enfants que sans respect et sans amour. Allez donc faire oublier votre folie. Lavez sur vos corps ce sang des animaux dont vous êtes couverts, et que vos mains se dessèchent plutôt que de jamais verser le sang humain. Renversez votre autel impie, et consacrez-le par un nouveau culte avant de l'abandonner, afin que, si vos enfants se répandent de nouveau quelque jour dans ces forêts sauvages, ils puissent dire: «C'est là que nos pères ont été réconciliés avec le ciel.»
La parole d'Evenor avait été recueillie avec soumission, celle de Leucippe le fut avec enthousiasme. Sa beauté exerçait un prestige irrésistible, et malgré l'égarement de ces hommes elle dominait leurs instincts par la céleste chasteté qui émanait de son regard et de son attitude. Bien qu'Evenor, répugnant au mensonge, leur eût dit qu'elle appartenait à leur race, ils voyaient en elle un esprit si réellement supérieur à eux, qu'ils se sentaient forcés au respect et même à la crainte. Mos lui-même, quoique dépossédé de son influence, était ému, et son exaltation changeait de but et de nature.
—Fille du ciel, dit-il en se prosternant devant Leucippe, nous sommes prêts à t'obéir, car pour que tu nous commandes de repasser ce fleuve qui nous sépare de la tribu des anciens, il faut que tu aies le secret merveilleux de détourner ses eaux ou d'arrêter sa course; à moins que le cygne divin ne consente à nous porter sur son dos jusqu'à l'autre rive!
—Le cygne obéit aux hommes de bonne foi et de bonne volonté, répondit Evenor; mais avant que je lui commande de vous prêter son secours, je veux connaître davantage vos bonnes résolutions. Nous ne consentirons pas à conduire à la tribu de vos pères des fils indociles et grossiers, toujours prêts à croire aux prodiges et ne comprenant les lois de l'esprit que par des preuves matérielles. Recueillez-vous donc et priez. Priez celui que vous ne connaissez point de se faire connaître, non pas à vos yeux, qui ne le contempleront jamais que dans ses œuvres, mais à vos cœurs, qui peuvent devenir dignes de le comprendre. Nous descendrons demain parmi vous, et, si nous vous retrouvons fidèles à nos enseignements, bientôt nous vous guiderons nous-mêmes vers vos familles délaissées.
Les exilés étaient si consolés et si ravis, qu'ils promirent tout ce qu'Evenor souhaitait. Il exigea d'eux qu'ils iraient sur l'heure renverser leur autel ou le préparer pour un nouveau culte.
—Faites, leur dit-il, ce que votre esprit vous conseillera pour une cérémonie agréable au vrai Dieu: c'est à vos préparatifs que nous connaîtrons si votre régénération peut être accomplie par nous.
La tribu errante s'éloigna donc du rivage. Evenor et Leucippe allèrent passer le reste du jour sur la rive opposée avec le jeune Ops, qu'ils commencèrent à instruire et qu'ils trouvèrent docile à l'inspiration et porté à l'étude des choses divines. Le lendemain, avant le jour, ils abordèrent du côté de la tribu, et, guidés par Ops, ils virent l'autel barbare où Mos avait institué son culte diabolique. Ils le trouvèrent paré de branches et de fleurs; les ossements des victimes avaient disparu, et bientôt on entendit les fanfares des exilés, qui s'essayaient sur leurs trompes à des accents joyeux en s'appelant les uns les autres. Leucippe dit alors à son époux:
—Il faut à ces hommes des signes extérieurs et des cérémonies religieuses. La dive Téleïa n'a pas voulu nous enseigner son culte. Elle nous a dit de demander à notre cœur les formules d'adoration qui conviennent à notre nature. Prions donc pour que Dieu nous inspire celles qui nous mettront en rapport avec la simplicité de ces hommes avides de s'éclairer. Vois comme ils ont déjà compris, par l'emploi de ces fleurs, que la grâce et la beauté de la nature sont les ornements du vêtement de l'éternel créateur!
Evenor et Leucippe montèrent au faîte de l'autel pour l'examiner, mais bientôt ils se virent entourés par les exilés pleins de ferveur, qui leur demandaient, en tendant les mains vers eux, d'offrir pour eux le sacrifice au Dieu inconnu dont ils devaient révéler le mystère.