Mos vint le dernier. Après quelques hésitations, il avait résolu, autant par conviction que par un secret besoin de conserver son initiative, de profiter ardemment de la lumière nouvelle. Il s'adressa donc à Leucippe et lui dit:

—Fille du ciel, tu ordonnes sans doute que je monte avec toi sur l'autel pour t'aider à le consacrer. Voici que je t'apporte les offrandes: deux colombes, symbole de douceur, et dont le sang pur ne peut qu'être agréable à la divinité que tu sers.

Evenor, se baissant, prit les colombes et les présenta en souriant à Leucippe, qui les tint dans ses blanches mains contre sa poitrine.

—Mos, dit-elle, je vois que tu t'es efforcé de méditer nos paroles; mais tu ne les as pas encore comprises, et tu n'es pas encore assez purifié toi-même pour venir avec nous purifier l'autel. Tu persistes à croire que notre Dieu veut du sang et qu'il se plaît aux convulsions de l'agonie de ses créatures. Sache le contraire: la moindre de ses créatures lui est précieuse, et c'est un crime de l'immoler sans nécessité. Mais je ne méprise point ton offrande, et voici comment il faut la rendre agréable à Dieu.

En parlant ainsi, Leucippe éleva ses mains vers le ciel, et, en les ouvrant, elle laissa envoler les deux colombes.

—Comprenez le sens de cette action, dit Evenor aux exilés muets d'étonnement. Les animaux de la terre vous ont été donnés pour vos besoins, et non pour des jeux cruels et des symboles meurtriers. Si vous croyez que le ciel exige de vous des sacrifices, vous avez raison. Il veut celui de vos instincts farouches, de votre orgueil et de vos ressentiments. Ce que vous représentez dans vos fêtes religieuses doit n'être que l'expression figurée de votre soumission et des instincts généreux qu'il réclame de vous. Offrez-lui donc, non la mort et l'oppression d'aucun être, mais la liberté et la vie, qui sont l'expression passagère de son action incessante dans l'univers.

Evenor et Leucippe, se voyant écoutés avec émotion, commencèrent alors, tour à tour, à instruire leurs frères. Ils leur révélèrent ce qu'ils savaient de la nature de Dieu, de son unité et de sa loi d'amour et de bonté étendue à tous les mondes de l'infini et à toutes les créatures, selon la mesure de leurs besoins relatifs; aux substances animées, les conditions de la vie physique; aux substances intelligentes, les conditions de la vie morale; aux plantes et aux animaux, l'air, le soleil et la terre nourricière pour s'alimenter et se reproduire; aux hommes, tous ces biens sentis et appréciés par une notion supérieure, pour s'alimenter et se reproduire dans le sens matériel et divin.

Ils leur révélèrent aussi, à mesure qu'ils se virent de mieux en mieux compris, la vie éternelle des âmes, les expiations et les récompenses dans le présent et dans l'avenir; l'amour des sexes, basé sur le dévouement et incompatible avec l'oppression d'un sexe par l'autre; l'amour fraternel, basé sur le respect du bonheur d'autrui et du dévouement à toute la race, considérée comme famille mère de toutes les familles particulières; enfin tout ce que la dive leur avait enseigné, et qu'ils surent mettre à la portée de ces enfants adultes, par de poétiques symboles et d'ingénieux apologues.

Après ces communications solennelles, les deux époux virent qu'ils n'avaient plus rien à craindre de ces hommes, et Evenor, voulant se faire connaître à eux, leur dit son nom. Alors le jeune Ops, se jetant dans ses bras:

—O mon frère, s'écria-t-il, ne te souviens-tu donc pas de moi? de moi qui, malgré mon jeune âge, avais gardé la mémoire de tes traits et m'imaginais te reconnaître sous ceux de quelque divinité? Hélas! j'ose à peine te regarder; car, après les larmes que ta fuite a causées à notre mère, je suis cent fois plus coupable qu'un autre de l'avoir quittée aussi.