—Sois pardonné, ô mon frère! répondit Evenor en le serrant dans ses bras, puisque nous allons porter à ceux qui nous ont donné le jour la consolation et la joie. J'ai le droit de te promettre ce pardon de leur part, car ce n'est pas ma volonté qui m'a éloigné d'eux si longtemps.

C'est alors qu'Evenor raconta son histoire et donna une nouvelle autorité à son enseignement en révélant l'histoire des dives. Il passa ensuite quelque temps avec Leucippe parmi les exilés. Car, malgré l'impatience qu'il éprouvait de revoir ses parents, il n'osait transporter ces fils coupables sur l'autre rive avant de les avoir ramenés à la vie d'innocence avec ces notions de morale et de religion sans lesquelles l'innocence ne pouvait plus suffire à la famille humaine. Les exilés acceptaient sa parole avec ardeur. La beauté idéale du couple divin, sa douceur dans la supériorité et sa sagesse dans l'enthousiasme, eussent suffi à dominer ces âmes neuves, quand même la science venue des dives n'eût pas revêtu un caractère merveilleux et un attrait invincible pour l'imagination.

Enfin le moment vint où la barque put transporter, par petits groupes, les exilés à l'autre bord. Evenor, leur ayant fait examiner et comprendre cette invention de l'industrie humaine, l'amarra fortement dans un endroit convenable; puis on quitta le fleuve et on commença bientôt à remonter les versants du plateau, en évitant de s'approcher du village des libres, dont on craignait les insultes. Evenor, s'étant fait indiquer la position de cet établissement, dirigea sa troupe par le raisonnement et par l'orientation, et, en peu de jours, il revit les cabanes de sa tribu.

Le départ des hommes nouveaux avait changé l'existence des hommes anciens. Plus de la moitié des familles s'étant trouvées tout à coup privées de leurs membres les plus actifs et les plus énergiques, l'ancienne tendance à l'apathie avait repris son empire. A la douleur des mères avait succédé un redoublement d'amour pour les jeunes enfants; mais, en même temps, une vive crainte de les voir bientôt s'affranchir du joug de l'habitude, pour se créer une existence à part, avait instinctivement contribué à entraver leur développement naturel. Les jeunes vierges qui avaient fui et qui étaient revenues étaient punies et de leur départ et de leur retour. On les avait accueillies avec joie, mais on ne savait pas leur tenir assez de compte d'une faute rachetée par le repentir et fièrement expiée par le célibat, car les jeunes hommes restés dans la tribu leur avaient préféré celles de leurs compagnes qui ne l'avaient pas quittée; et leur existence était mélancolique, leur attitude chagrine et hautaine. Les jeunes parents se sentaient entraînés vers la nonchalance, lassitude de l'âme qui s'empare d'autant plus aisément de l'homme qu'il a moins réfléchi et moins souffert: l'inexpérience a peu de force pour combattre. Les vieillards s'étaient sentis sollicités par l'égoïsme, du moment où une notable portion de leur famille, et par conséquent de leur âme, s'était séparée d'eux. Les nouveaux époux, comparant leur sort avec celui des filles vierges privées d'avenir, et des absents privés de femmes, se disaient naïvement: «Nous avons bien fait de rester ici et de ne nous laisser aller à aucune nouveauté. Les autres sont à plaindre!» Et en disant cela, ils ne songeaient pas à les plaindre réellement. Enfin, dans la tribu mère la virtualité humaine rétrogradait par suite du trop rapide essor qu'elle avait voulu prendre dans les tribus nouvelles.

Une seule femme avait gardé l'énergie de son cœur: c'était Aïs, la mère d'Evenor. La première parmi celles de sa race, elle avait souffert et elle avait agi. Pendant des années, elle avait pleuré et cherché son enfant. La fuite de son second fils avait ravivé ses douleurs, et elle avait essayé aussi de retrouver celui-là. Elle avait couru après lui, elle avait essayé de franchir le fleuve, elle avait failli y périr. Elle y était retournée déjà deux fois, et elle s'était promis d'y retourner jusqu'à ce qu'elle pût le traverser.

Quand la caravane des exilés parut dans la plaine, aux rouges clartés du soir, il y eut un cri de surprise dans la tribu. Ce fut une des filles vierges qui l'aperçut la première et qui s'écria:

—Voici ceux qui ont voulu nous commander et qui, las de vivre sans nous, reviennent maintenant nous parler avec douceur. Mais, si vous m'en croyez, nous n'irons point avec eux une autre fois, et nous les obligerons de demeurer ici avec nous.

Quelques-unes se réjouirent, d'autres s'effrayèrent.

—Peut-être, disaient-elles, le méchant Sath est-il à leur tête, et ferions-nous bien de nous cacher, pour qu'on ne nous emmène pas malgré nous.

Mais il y en eut qui, ne pouvant tenir à leur curiosité ou à l'impatience d'assurer leur union retardée, coururent ingénument, quoique tremblantes, à la rencontre des arrivants.