Cependant une femme les devança, une femme encore belle et agile, quoique ses cheveux eussent prématurément blanchi et qu'elle eût affronté de grandes fatigues. C'était Aïs, qui n'avait jamais passé un jour sans promener, par une douloureuse habitude mêlée d'espoir, ses regards inquiets sur la plaine, avant de rentrer dans sa cabane. Dès qu'elle avait vu paraître la tribu voyageuse, elle s'était élancée, et la voilà qui courait au-devant d'Evenor, comme si elle eût été assurée de son approche.

Comme un berger qui ramène son troupeau vers le bercail, Evenor marchait le premier, prêtant l'appui de son épaule et de son bras à sa chère Leucippe, un peu fatiguée et penchée sur lui.

Dès qu'il vit accourir sa mère, il la reconnut, non pas à ses traits, qui avaient changé et qu'il se rappelait faiblement, mais à l'émotion qu'elle laissait paraître et à celle qu'il éprouvait lui-même; et avant qu'Ops, qui marchait à ses côtés, lui eût dit: «C'est elle!» il s'était écrié en entraînant Leucippe à sa rencontre:

—La voilà!

Aïs cherchait des yeux son jeune fils, et, dès qu'elle le vit, elle ne vit plus que lui. Elle croyait qu'Evenor n'était plus et elle ne pouvait pas compter sur une double joie; mais, dès qu'elle tint Ops serré contre sa poitrine, elle leva les yeux sur le beau couple qui réclamait ses caresses, et, saisie d'admiration et de respect, elle dit:

—Voici deux envoyés du ciel qui me ramènent mon fils; qu'ils soient bénis!

Aïs avait trouvé en elle-même la notion de Dieu, sans autre révélation que celle de la douleur.

—O ma mère, dit Evenor, tu as deviné le ciel, et voilà qu'il nous réunit parce que tu n'as pas douté!

Aïs tomba sur ses genoux, et, dans une sorte de délire, elle embrassa la terre, disant:

—O heureux ceux qui naissent et ceux qui demeurent ici-bas, puisque des enfants leur sont donnés!