Puis elle contempla Evenor avec ivresse et Leucippe avec adoration; et elle ne pouvait ni leur parler ni les écouter. Elle questionnait Ops sur leur compte, comme si elle les eût pris pour les images d'un rêve, et elle n'entendait aucune réponse. Elle parlait au hasard et disait des mots qu'elle n'entendait pas elle-même. Puis tout à coup elle les quitta pour aller chercher son mari et ses filles, qui approchaient plus lentement, et, voulant leur dire quelle joie leur arrivait, elle ne put que pleurer.
Pendant qu'Evenor savourait les caresses et les transports de sa famille, les exilés n'étaient pas accueillis par les leurs avec une joie sans mélange. Leur maigreur et leur pâleur, que l'on ne s'expliquait point, car, dans cette heureuse région, nul n'avait jamais souffert de la faim et de la fatigue, inspiraient une sorte de crainte, et leurs mères elles-mêmes hésitaient à les reconnaître. Les vieillards s'inquiétaient davantage de leur aspect et se disaient tout bas entre eux: «Voici du trouble et des agitations qui nous avaient quittés et qui nous reviennent, quand on commençait à oublier le mal et la peine.»
Evenor vit bien que ces enfants prodigues ne savaient pas expliquer leur repentir, et qu'il fallait les aider à reconquérir l'amour de leurs parents. Il parla en leur nom; il raconta, non pas tous leurs égarements, mais toutes leurs douleurs; et Leucippe, parlant à son tour, acheva d'attendrir les cœurs et de ramener la confiance.
Dans sa propre tribu, malgré sa longue absence et les lumières qu'il y avait puisées, Evenor n'inspira cependant pas l'enthousiasme qui l'avait accueilli chez les exilés. Les imaginations étaient plus froides et l'abondance des biens de la vie ne prédispose pas aux affections exaltées. Excepté dans le cœur de son père et de sa mère, il ne rencontra chez personne une docilité aussi soudaine que celle qui s'était offerte à ses enseignements dans la forêt des sacrifices.
Sans Leucippe, il est à croire qu'il n'eût acquis aucune influence chez les anciens, enclins, comme tous les hommes sédentaires et satisfaits, à nier ce qu'ils n'avaient pas éprouvé! Mais Leucippe, d'origine inconnue, Leucippe, plus dive que femme par sa beauté particulière, par le don du chant et par le don du langage élevé et attendri par son ignorance même des réalités de la vie pratique telles que les hommes l'entendaient, Leucippe, enfin, traitée par Evenor avec une adoration respectueuse dont les hommes n'avaient aucune idée dans leurs faciles rapports avec leurs compagnes, revêtit subitement à leurs yeux un caractère exceptionnel; et quand, pour la première fois, Evenor leur parla des choses divines, ils voulurent adorer Leucippe comme une divinité.
—Ne nous trompe pas, disaient-ils: ta Leucippe n'est point de la même nature que nous. Elle connaît les secrets du ciel et elle n'est pas née comme toi d'un homme et d'une femme, mais de cette écume des eaux où tu dis qu'une géante l'a trouvée.
Il fallut bien des jours avant que la révélation de Téleïa fût acceptée et comprise d'une partie de la tribu sédentaire. Cette notion se répandit plus facilement dans la jeunesse que chez les esprits refroidis par l'âge. Elle était d'ailleurs présentée avec trop d'élévation et de candeur pour s'emparer d'une situation tranquille et d'une ignorance paresseuse. Si Leucippe eût voulu exploiter le prestige qu'elle exerçait; si elle eût consenti à personnifier la puissance suprême et à s'attribuer le don des miracles, elle eût pu en faire; mais sa modestie repoussait toute imposture, et quand on vit qu'elle ne procédait que par la vérité, on retomba dans l'indifférence.
XII
LE PARADIS RETROUVÉ
Evenor voulut en vain initier sa tribu aux découvertes des dives dans l'industrie, dans l'extraction et la mise en œuvre des métaux et dans l'emploi du bois, façonné par le fer aux divers usages de l'activité humaine. Ses proches parents et ses amis de la forêt maritime étaient les seuls qui cherchassent auprès de lui l'instruction morale et les arts de la pratique. Il eût fallu l'accord de toutes les volontés pour tenter des choses utiles, et ceux de la tribu sédentaire repoussaient généralement tout progrès et toute fatigue. Leucippe enseignait aux femmes et aux sœurs des exilés à broyer, à filer et à tisser les écorces et les tiges filamenteuses. Les autres femmes eussent voulu qu'au lieu de leur donner l'exemple du travail, elle trouvât une recette magique pour leur procurer des ornements semblables à ceux que la dive lui avait donnés et qu'elles s'obstinaient à croire tombés du ciel. Il ne fallut parler à aucun homme ni à aucune femme de la cité primitive d'apprendre à tracer et à lire les caractères écrits. On demandait que les préceptes fussent des amulettes, et le moindre caillou, doué d'une fausse vertu magique, leur eût été plus précieux que les formules de la vertu praticable.
De son côté, Mos, ne sachant pas renoncer aux amers triomphes de la vanité, bien qu'il eût reçu d'Evenor la notion divine et que son intelligence l'eût admise dans une certaine mesure, s'efforça adroitement de ressaisir l'autorité. Il échoua auprès des exilés et de leurs femmes, car ils s'étaient mariés, et, sous l'inspiration d'Evenor et de Leucippe, ils commençaient à comprendre et à sentir les douceurs de l'amour vrai. Ils avaient changé leur nom d'exilés en celui de réconciliés.