Elle voulait retourner auprès de son cadavre, mais Evenor lui rappela qu'en d'autres temps Téleïa leur avait ordonné, dans le cas où elle serait surprise par la mort, de la porter dans la caverne du Ténare, où elle voulait être abandonnée à l'action dissolvante de cette étuve naturelle où s'était consumée la poussière de ses parents, de son époux et de ses deux enfants.

Evenor, à genoux près de sa chère Leucippe dans la cabane de l'Éden, lui rendit le courage par l'effusion de sa tendresse sans bornes. Il lui demanda pardon du mouvement de faiblesse et d'égoïsme qu'il avait eu la veille et qu'il sentait maintenant indigne d'elle, indigne de la sagesse enseignée par Téleïa, et indigne de lui-même.

—Partons, lui dit-il, retournons vers nos frères, et, que la dive ait prophétisé ou rêvé le sort qui nous est promis, accomplissons jusqu'au bout avec patience la tâche qui nous est confiée. S'il m'arrive encore, homme faible et vain que je suis, de prendre la souffrance de mon orgueil pour la sainteté de ma mission, rappelle-moi, Leucippe, que j'ai été appelé du nom de fils par la plus céleste des dives, que j'ai reçu d'elle la lumière de l'amour et obtenu de toi l'amour de la plus céleste des femmes. Si, en songeant à tant de gloire et de bonheur, je manque de patience avec les hommes de ma race, menace-moi de la sévérité du ciel, car j'aurai mérité d'expier ma folie et mon ingratitude. Mais non! ceci n'arrivera point, car je sens que je dois maintenant m'élever au-dessus de moi-même. Ma confiance dans la suprême sagesse de Téleïa me rendait peut-être paresseux à me combattre. Si je tarde à montrer de la force et de la vertu, me disais-je, elle en aura pour moi et réparera dans le cœur de ma bien-aimée Leucippe le tort que je m'y serai fait par ma faiblesse. A présent, Leucippe, si j'ébranlais ta foi par mes doutes et ton courage par mes abattements, qui donc te consolerait dans cette détresse que partagerait ton amour? Quelle main essuierait les pleurs que tu verserais en secret, en essuyant mes pleurs indiscrets et lâches? Il te faudrait donc à ton tour, comme Téleïa, avoir de la force pour deux; et moi, je te laisserais porter un double fardeau? Non, non, je veux et je dois être désormais plus que ton frère et plus que ton époux; je veux être le père et la mère que les flots t'ont ravis; et si je ne puis te donner les trésors de science divine que possédait la dive adorée, je veux du moins te rendre sa tendresse délicate et son dévouement maternel.

—O le bien-aimé de mon âme! dit Leucippe, pardonne-moi, à ton tour, le déchirement de mon cœur. Tu le vois, c'est moi qui suis faible, puisque j'ai tant de larmes pour ma dive, quand je ne devrais songer qu'à consoler ta propre douleur, aussi grande, aussi profonde que la mienne. Est-ce donc ainsi qu'elle m'avait appris à t'aimer, elle qui me disait sans cesse: «Nos propres douleurs ne sont rien en comparaison du mal qu'elles font à ceux qui nous chérissent. Tuons donc en silence nos propres peines, et soyons-en consolés par la joie de les leur avoir épargnées!» A ton tour, Evenor, il faudra me rappeler l'exquise tendresse de la dive, quand je penserai trop à elle sans m'occuper des regrets que je réveillerai dans ton cœur. Ne m'a-t-elle pas dit en te donnant à moi: «Voici ton père et ta mère dans ton frère et dans ton époux?»

Evenor et Leucippe quittèrent l'Éden suivis des chiens de Téleïa, qui ne voulaient plus les quitter, et ils furent, dès le lendemain, de retour à la tribu.

Une grande agitation y régnait. Sath et une partie considérable des hommes forts de sa tribu y étaient revenus, non dans le désir de se réconcilier avec les anciens ni avec les exilés, mais avec la tentation de les déposséder de cette région, la plus fertile et la plus saine du plateau, à moins qu'ils ne voulussent subir tous les caprices de leur despotisme. Ces hommes, qui s'intitulaient les libres, ne comprenaient la liberté que pour eux-mêmes. Celle des autres ne leur était rien, et l'esprit de caste s'était emparé d'eux à ce point, qu'ils avaient cherché les exilés dans les forêts maritimes avec le projet de les employer à leur service, de les faire chasser pour eux, de les nourrir et de les loger à leur guise, en un mot, de les réduire en esclavage. Tel était le résultat de l'énergie sans cœur et de l'activité sans lumière de leur chef, le redoutable Sath.

Une raison plus personnelle encore avait déterminé celui-ci à venir poursuivre les exilés jusque dans la tribu des anciens. Il avait perdu sa femme, elle était morte par suite de ses mauvais traitements. Il n'avait osé exiger d'aucun de ses hardis compagnons le sacrifice de son amour, et il comptait trouver dans la tribu une vierge encore libre, ou une épouse mal défendue.

La plupart des réconciliés, enseignés et inspirés par Evenor et Leucippe, s'étaient comportés avec tant de sagesse depuis leur retour, que les anciens crurent pouvoir accueillir les libres avec confiance; mais, depuis deux jours qu'ils étaient là, déjà les libres parlaient en maîtres, déjà Sath exigeait qu'on lui livrât la jeune Lith, la seule fille de la tribu qui attendît encore le jour de son union. Elle était naturellement fiancée à Ops, qui était le dernier des jeunes gens à marier, les convenances de l'âge ne comportant pas de meilleur choix réciproque, et les deux adolescents s'étant promis l'un à l'autre. Lith éprouvait en outre pour Sath une vive répugnance, et ses parents, effrayés, alléguèrent qu'elle n'était pas encore nubile. Mais Sath ne tenait point de compte de leur refus et se préparait à enlever la jeune fille, lorsque Evenor, à peine rentré chez sa mère, fut adjuré par cette famille alarmée et par celle d'Ops, qui était la sienne propre, de leur venir en aide.

Evenor se rendit auprès de Sath, suivi de Leucippe, qui ne voyait pas sans terreur cette conférence, mais qui se tint dehors, pendant que son époux entrait dans la cabane où, installé chez ses propres parents comme en pays conquis, le superbe chef des libres, presque nu, ceint d'un court sayon de peau de sanglier, beau d'une beauté rude et sauvage, toujours jouant avec sa massue comme prêt à frapper quiconque lui résisterait, se raillait des remontrances de son père et commandait à sa propre mère comme à une servante.

Evenor lui parla avec adresse et douceur, invoquant leur parenté, leurs souvenirs d'enfance, et s'efforçant de lui faire comprendre le respect dû à la liberté d'autrui. Sath répondit avec mépris, puis avec menace, et comme il élevait sa voix rauque et tonnante, Leucippe alarmée entra avec Ops et s'approcha vivement de son mari.