A la vue de cette créature, alors sans égale sur la terre, le farouche Sath se sentit un moment vaincu et intimidé. Il parut même adouci et promit de réfléchir.
Mais à peine les époux se furent-ils retirés, que Sath alla trouver ses compagnons:
—J'ai vu la femme d'Evenor, leur dit-il; elle ne ressemble à aucune autre, et je la veux.
Tous lui promirent qu'il l'aurait. Contents de le voir épris de cette femme, ils pensaient, en l'aidant à s'en emparer, préserver les leurs à jamais de ses tentatives; mais, le lendemain, quand ils eurent vu Leucippe, leurs propres compagnes ne leur inspirèrent plus que dédain, et plusieurs résolurent de l'enlever pour leur compte.
Leucippe fut épouvantée des regards audacieux et ardents qui se fixaient sur elle.
—Que crains-tu? lui dit Evenor, ne suis-je pas là pour te défendre?
—Que pourras-tu seul contre eux tous? répondit Leucippe. La tribu voudra-t-elle s'engager dans une querelle sanglante pour une cause particulière? Ce brutal Sath te hait, ses compagnons sont plus forts et plus nombreux que les nôtres, et d'ailleurs attendrons-nous qu'un combat s'engage? Ne vois-tu pas que ces hommes ne sont accessibles à aucune sagesse, à aucune raison? Fuyons, mon cher Evenor, réfugions-nous dans l'Éden. Il nous sera facile de nous y fortifier contre leurs attaques, si jamais ils découvrent l'entrée mystérieuse que la Providence nous a fait trouver.
Evenor, retenu par un reste d'orgueil, et aussi par un sentiment de juste fierté et de vrai courage, répugnait à la fuite. Il ne pouvait se persuader que Sath voulût en venir aux mains, et il pensait que son attitude énergique et celle de ses amis imposeraient aux libres; mais il apprit avec douleur, dans la journée, que plusieurs des anciens et presque tous les jeunes gens des deux sexes de la tribu sédentaire s'étaient enfuis avec Mos. Mos avait plus de haine que de courage, et, quand il n'était pas soutenu par l'exaltation fanatique, il était craintif et abattu. D'ailleurs, depuis longtemps, il méditait d'entraîner avec lui les adhérents qu'il avait su conquérir, et d'aller former avec eux un établissement où l'influence d'Evenor ne balancerait plus la sienne.
Evenor espéra encore que les anciens sauraient faire prévaloir leur autorité morale pour empêcher une iniquité. Il alla les trouver avec Leucippe pendant que Sath, de son côté, animait ses compagnons. Evenor trouva des vieillards nonchalants qui aimaient mieux céder que de lutter; et, comme il revenait, affligé et pensif vers sa cabane, voulant cependant douter encore de la malice de Sath, il vit ses parents au milieu de ses amis qui se consultaient avec anxiété.
Ops vint au-devant de lui et lui dit: