—Sath est venu ici avec quelques-uns des siens; il a exigé qu'on remît ce soir Leucippe entre ses mains. Sur notre refus de transmettre à Leucippe un pareil ordre, il s'est retiré en riant, et, à présent, il s'apprête certainement à employer la force. Nous nous sommes donc rassemblés autour de ta demeure, tandis que notre père s'efforce d'en réunir d'autres que nous pour la résistance; mais nous ne pouvons espérer d'atteindre un nombre égal à celui des libres. Donne-nous donc confiance et courage, car il nous faudra peut-être mourir en défendant Lith et Leucippe, et il faut que, du moins, notre dévouement leur soit utile.
—O Dieu! dit Leucippe, serai-je donc la cause de cette lutte fratricide! Je te l'ai dit, Evenor, il faut fuir.
Mais la fuite ne semblait pas possible. Il était trop tard, car les libres surveillaient tous les mouvements des réconciliés et de leur chef. Le père d'Evenor revint avec quelques-uns des hommes mûrs de la tribu (de ce nombre était la famille de Lith) qui avaient reçu la parole d'Evenor, et qui disaient: «La raison comme la justice nous commandent de protéger Leucippe; car si nous cédons aujourd'hui, demain, de nouveaux libres, veufs ou fatigués de leurs femmes, qu'ils ne savent point aimer, viendront nous demander nos filles avant même qu'elles soient nubiles, ou contre le vœu de leur cœur, et ils les feront mourir de lassitude et de chagrin avant l'âge de mourir, comme la femme de Sath est morte à la fleur de ses ans.»
Les femmes de ces hommes mûrs et celles de réconciliés, qui avaient pour Leucippe une tendresse enthousiaste et qui tremblaient du péril où s'engageaient leurs maris, voulurent aussi s'armer, et Leucippe, exaltée maintenant par le courage et le dévouement de la petite troupe, distribua les armes de métal, les flèches et les javelots qu'elle tenait de la dive, et s'arma elle-même, décidée à tuer plutôt que de laisser tuer son époux ou souiller sa chasteté.
Cependant le jour s'écoulait, et les libres, que l'on attendait d'un moment à l'autre, ne se déclaraient pas. La division avait éclaté entre eux, ainsi qu'il arrive dans toute mauvaise entreprise, et plusieurs, enflammés d'amour pour Leucippe, voulaient qu'après la victoire la possession de la fille des dives fût décidée par le sort. Des enfants, s'étant glissés autour de leur conseil, vinrent rendre compte à Evenor de cet incident. Evenor en prenait d'autant plus de confiance dans le triomphe de sa cause; mais Aïs, sa mère, voyant descendre les premières ombres de la nuit, qui s'annonçait chargée d'orage, lui parla ainsi:
—Voici que la fuite devient possible. Voici les libres rassemblés pour la dispute comme nous le sommes pour l'amitié. Dieu ne veut pas que le sang coule, et c'est lui qui a troublé l'accord des méchants pour favoriser notre départ. Que chaque mère prenne ses plus jeunes enfants, que chaque père veille sur les aînés, que chaque époux emmène sa femme, qu'Evenor et Leucippe soient nos guides et qu'ils nous conduisent dans ce pays de l'Éden où nous ferons une ville nouvelle et où nous adorerons le grand esprit protecteur des âmes justes.
La nouvelle colonie partit donc furtivement, n'emportant ni vêtements ni vases, n'emmenant aucun animal, excepté les chiens de la dive qui ne quittaient jamais les pas de Leucippe, et se rejoignant par petits groupes dans le bois où Evenor, parti le premier avec sa femme, les attendait pour ouvrir la marche.
A la lueur des éclairs et au bruit de la foudre, les fugitifs marchèrent une partie de la nuit, et, cette fois, le voyage ne dura que quelques heures, les chiens ayant ouvert une route plus directe et plus mystérieuse. Mais comme, aux approches de l'Éden, les enfants fatigués exigeaient que l'on prît une heure de repos, Evenor, qui veillait avec les hommes, s'aperçut qu'un des émigrants se tenait seul à quelque distance, et, lorsqu'il voulut approcher pour le reconnaître, cet homme s'éloigna et disparut dans l'épaisseur des branches.
—Nous avons été suivis, dit Evenor à son père qui avait déjà cru remarquer l'espion, et il faut nous tenir sur nos gardes.
Ils éveillèrent les femmes et l'on se remit en route sans rencontrer d'obstacle; mais comme on arrivait à la porte d'Éden, Sath, avec une petite bande déterminée qu'il avait réussi à rallier, s'y présenta. Le combat allait s'engager lorsqu'ils crurent voir une femme, toute rayonnante de lumière et d'une stature gigantesque, s'élancer à leur rencontre et leur présenter sa face enflammée. Leur terreur fut si grande qu'ils s'enfuirent en jetant leurs armes et en poussant des cris de détresse. Plusieurs tombaient en chemin comme terrassés par l'épouvante; d'autres ne s'arrêtèrent que sur les bords du fleuve qui les séparait du village des libres et qu'ils repassèrent le lendemain, en se jurant de ne jamais revenir sur leurs pas. Sath s'était éloigné sans exprimer sa frayeur par aucun signe trop apparent: mais, revenu chez les anciens, il fut pris de délire et faillit mourir. Revenu à la santé, il montra sinon plus de bonté, du moins plus de crainte quand ses compagnons lui rappelèrent l'apparition menaçante, et ses mœurs s'adoucirent au point qu'une réconciliation devint possible entre lui et ceux de l'ancienne tribu.