—Encore pire! Avec ça que je les aime, les Prussiens! Veux-tu voir?

Francia haussa les épaules et frappa avec une clé sur la table pour appeler le garçon. Dodore le paya, reprit le bras de sa soeur et se disposa à sortir. Le groupe de Prussiens était toujours arrêté sur la porte, causant à voix haute et ne bougeant non plus que des blocs de pierre pour laisser entrer ou sortir. Le gamin les avertit, les poussa un peu, puis tout à fait, en leur disant:

—Voyons, laissez-vous cerculer les dames?

Ils étaient comme sourds et aveugles à force de mépris pour la population. L'un d'eux pourtant avisa la jeune fille et dit en mauvais français un mot grossier qui peut-être voulait être-aimable; mais il ne l'eut pas plus tôt prononcé qu'un coup de poing bien asséné lui meurtrissait le nez jusqu'à faire jaillir le sang. Vingt bras s'agitèrent pour saisir le coupable; il tenait parole à sa soeur, il glissait comme un serpent entre les jambes de l'ennemi et renversait les hommes les uns sur les autres. Il se fût échappé, s'il ne fut tombé sur un peloton russe qui s'empara de lui et le conduisit au poste. Dans la bagarre, Francia s'était réfugiée auprès du père Moynet, le vieux troupier, son meilleur ami: c'est lui qui l'avait ramenée en France à travers mille aventures, la protégeant quoique blessé lui-même, et la faisant passer pour sa fille.

La pauvre Francia était désolée, et il ne la rassurait pas. Bien au contraire, en haine de l'étranger, il lui présentait l'accident sous les couleurs les plus sombres: être arrêté pour une rixe en temps ordinaire, ce n'était pas grand'chose, surtout quand il s'agissait d'un frère voulant faire respecter sa soeur; mais avec les étrangers il n'y avait rien à espérer. La police leur livrerait le pauvre Dodore et ils ne se gêneraient pas pour le fusiller. Francia adorait son frère; elle ne se faisait pourtant pas illusion sur ses vices précoces et sur son incorrigible paresse. Au retour de la campagne de Russie, elle l'avait trouvé littéralement sur le pavé de Paris, vivant des sous qu'il gagnait en jouant au bouchon, ou qu'il recevait des bourgeois en ouvrant les portières des fiacres. Elle l'avait recueilli, nourri, habillé, comme elle avait pu, n'ayant pour vivre elle-même que le produit de quelques bijoux échappés par miracle aux désastres de la retraite de Moscou. Ses minces ressources épuisées, et ne gagnant pas plus de dix sous par jour avec son travail, elle avait consenti à partager l'infime existence d'un petit clerc de notaire qui lui parut joli et qu'elle aima ingénument. Trahie par lui, elle le quitta avec fierté, sans savoir où elle dînerait le lendemain. Par une courte série d'aventures de ce genre, elle était trop jeune pour en avoir eu beaucoup, elle arriva à posséder le coeur de M. Guzman, qui était relativement à l'aise et qu'elle chérissait fidèlement malgré son humeur jalouse et son outrecuidante fatuité. Francia n'était pas difficile, il faut l'avouer. Médiocrement énergique, étiolée au physique et au moral, elle reprenait à la vie depuis peu et n'avait pas encore tout à fait l'air d'une jeune fille, bien qu'elle eût dix-sept ans; sa jolie figure inspirait la sympathie plutôt que l'amour, et, tout eu donnant le nom d'amour à ses affections, elle-même y portait plus de douceur et de bonté que de passion. Si elle aimait véritablement quelqu'un, c'était ce petit vaurien de frère qui l'aimait de même, sans pouvoir s'en rendre compte, et sans soumettre l'instinct à la réflexion; mais ce soir-là une transformation s'était faite dans l'âme confuse de ces deux pauvres enfants: Théodore s'éveillait à la vie de sentiment par l'orgueil patriotique; Francia s'éveillait à la possession d'elle-même par la crainte de perdre son frère.

—Écoutez, père Moynet, dit-elle au limonadier, mettez-moi dans un cabriolet; je veux aller trouver un officier russe que je connais, pour qu'il sauve mon pauvre Dodore.

—Qu'est-ce que tu me chantes là? s'écria Moynet qui était en train de fermer son établissement tout en causant avec elle; tu connais des officiers russes, toi?

—Oui, oui, depuis Moscou, j'en connais, il y en a de bons.

—Avec les jolies filles, ils peuvent être bons, les gredins! C'est pourquoi je te défends d'y aller, moi! Allons, remonte chez toi, ou reste ici. Je vais tâcher de ravoir ton imbécile de frère. Un gamin comme ça, s'attaquer tout seul à l'ennemi! C'est égal, ça n'est pas d'un lâche, et je vas parlementer pour qu'on nous le rende!

Il sortit. Francia l'attendit un quart d'heure qui lui sembla durer une nuit entière, et puis une demi-heure qui lui sembla un siècle. Alors, n'y tenant plus, elle avisa au passage un de ces affreux cabriolets de place dont l'espèce a disparu, elle y monta à demi folle, sachant à peine où elle allait, mais obéissant à une idée fixe: invoquer l'appui de Mourzakine pour empêcher son frère de mourir.