—Mais, madame, je ne sais pas de quel droit vous me questionnez comme ça!
—Je n'ai aucun droit, dit madame de Thièvre en reprenant possession d'elle-même et en mettant un sourire dans sa voix. Je m'intéresse à vous, parce que vous êtes malheureuse, d'un malheur exceptionnel et bizarre. Votre mère a été écrasée sous les pieds du cheval de Mourzakine et c'est lui justement qui vous adopte et vous recueille! C'est tout un roman cela, ma petite, et si l'amour s'en mêle,... ma foi, le dénoûment est neuf, et je ne m'y serais pas attendue!
Francia ne dit pas une parole, ne fit pas entendre un soupir. Elle s'enfuit comme si elle eût été mordue par un serpent, et laissant madame de Thièvre étourdie de sa disparition soudaine, elle remonta dans sa chambre, où elle se laissa tomber par terre et passa la nuit dans un état de torpeur ou de délire dont elle ne put rien se rappeler le lendemain.
Au demi-jour pourtant elle se traîna jusqu'à son lit, où elle s'endormit et fit des rêves horribles. Elle voyait sa mère étendue sur la neige et le pied du cheval de Mourzakine s'enfonçant dans son crâne, qu'il emportait tout sanglant comme l'anneau d'une entrave. Ce n'était plus qu'un informe débris; mais cela avait encore des yeux qui regardaient Francia, et ces yeux effroyables, c'étaient tantôt ceux de sa mère et tantôt ceux de Théodore.
III
Au milieu de ces rêves affreux, Francia s'éveilla en criant. Il faisait grand jour. Madame Valentin l'entendit, entra chez elle, et voulut savoir la cause de son agitation: Francia fit un effort pour lui répondre; mais elle ne voulait pas se confier à cette femme, et madame Valentin fut réduite à parler toute seule.
—Voyez-vous, ma chère enfant, lui disait-elle, si c'est parce que vous craignez la guerre, vous avez tort; il n'y aura plus de guerre. Le tyran sera mis dans une tour où on prépare une cage de fer. Nos bons alliés sont en train de s'emparer de sa personne, et votre cher prince n'aura pas une égratignure: les cartes me l'ont dit hier soir. Ah! vous l'aimez bien, ce beau prince! Je comprends ça. Il vous aime aussi, à ce qu'il paraît. M. Valentin me disait hier: C'est singulier comme ces Russes se prennent d'amour pour nos petites Françaises! Ça ne ressemble pas du tout aux fantaisies de notre ancien maître, qui avait fait arranger l'appartement où vous voilà pour mener sans bruit ses petites affaires de coeur. Eh bien! il en changeait comme de cravate, et il y tenait si peu, si peu, qu'il oubliait quelquefois de renvoyer l'une pour faire entrer l'autre. Alors, ça amenait des scènes, et même des batailles; il y avait de quoi rire, allez! Mais le prince n'est pas si avancé que ça; c'est un homme simple, capable de vous épouser, si vous avez l'esprit de vous y prendre. Vous ne croyez pas? ajouta-t-elle en voyant tressaillir Francia. Ah! dame, ce n'est pas tout à fait probable; pourtant on a vu de ces choses-là. Tout dépend de l'esprit qu'on a, et je ne vous crois pas sotte, vous! Vous avez l'air distingué, et des manières... comme une vraie demoiselle. Quel malheur pour vous d'avoir écouté ce perruquier! sans cela, voyez-vous, tout serait possible. Vous me direz que bien d'autres ont fait fortune sans être épousées, c'est encore vrai. Le prince parti, vous en retrouverez peut-être un autre de même qualité. Ça fait très-bien d'avoir été aimée d'un prince, ça efface le passé, ça vous fait remonter dans l'opinion des hommes. Allons, ne vous tourmentez pas; M. Valentin connaît le beau monde, et si vous voulez vous fier à lui, il est capable de vous donner de bons conseils et de bonnes relations.
Madame Valentin bavardait plus que ne l'eût permis son prudent mari. Francia ne voulait pas l'écouter; mais elle l'entendait malgré elle, et la honte de se voir protégée et conseillée par de telles gens lui faisait davantage sentir l'horreur de sa situation.
—Je veux m'en aller! s'écria-t-elle en sortant de son lit et en essayant de s'habiller à la hâte; je ne dois pas rester ici!
Madame Valentin la crut prise de délire et la fit recoucher, ce qui ne fut pas difficile, car les forces lui manquaient et la pâleur de la mort était sur ses joues. Madame Valentin envoya son mari chercher un médecin. Valentin amena un chirurgien qu'il connaissait pour avoir été soigné par lui d'une plaie à la jambe, et qui exerçait la médecine, depuis qu'estropié lui-même il n'était plus attaché effectivement à l'armée. C'était un ancien élève et un ami dévoué de Larrey. Il avait la bonté et la simplicité de son maître, et même il lui ressemblait un peu, circonstance dont il était flatté. Aussi aidait-il à la ressemblance en copiant son costume et sa coiffure; comme lui, il portait ses cheveux noirs assez longs pour couvrir le collet de son habit. Comme lui, du reste, il avait la figure pâle, le front pur, l'oeil vif et doux. Francia s'y trompa au premier abord, car ses souvenirs étaient restés assez nets, et, en le voyant auprès d'elle, elle s'écria en joignant les mains: