Mon père, qui était toujours optimiste, se mit à rire, et me mettant dans les bras de ma grand'mère:
—Figure-toi, lui dit-il, que ces enfans ont une petite éruption de boutons, et que Sophie, qui a l'imagination très frappée, s'imagine qu'ils ont la gale.
—Gale ou non, dit ma grand'mère en me serrant contre son cœur, je me charge de celui-là. Je vois bien que ces enfans sont malades, ils ont la fièvre très fort tous les deux; ma fille allez vite vous reposer avec votre fils, car vous avez fait là une campagne au dessus des forces humaines. Moi, je soignerai la petite. C'est trop de deux enfans sur les bras, dans l'état où vous êtes.
Elle m'emporta dans sa chambre, et, sans aucun dégoût de l'état horrible où j'étais, cette excellente femme, si délicate et si recherchée pourtant, me déposa sur son lit. Ce lit et cette chambre, encore frais à cette époque, me firent l'effet d'un paradis. Les murs étaient tendus de toile de perse à grands ramages; tous les meubles étaient du temps de Louis XV. Le lit, en forme de corbillard, avec de grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux et une quantité de lambrequins découpés, d'oreillers et de garnitures dont le luxe et la finesse m'étonnèrent. Je n'osais m'installer dans un si bel endroit, car je me rendais compte du dégoût que je devais inspirer, et j'en avais déjà ressenti l'humiliation. Mais on me la fit vite oublier par les soins et les caresses dont je fus l'objet. La première figure que je vis après celle de ma grand'mère, fut un gros garçon de neuf ans qui entra avec un énorme bouquet de fleurs, et qui vint me le jeter à la figure d'un air amical et enjoué. Ma grand'mère me dit: «C'est Hippolyte, embrassez-vous, mes enfans.» Nous nous embrassâmes sans en demander davantage, et je passai bien des années avec lui, sans savoir qu'il était mon frère: c'était l'enfant de la petite maison.
Mon père le prit par le bras et le conduisit à ma mère, qui l'embrassa, le trouva superbe, et lui dit: «Eh bien! il est à moi aussi, comme Caroline est à toi.» Et nous fûmes élevés ensemble, tantôt sous ses yeux, tantôt sous ceux de ma grand'mère.
Deschartres m'apparut aussi ce jour-là pour la première fois. Il avait des culottes courtes, des bas blancs, des guêtres de nankin, un habit noisette très long et très carré, et une casquette à soufflet. Il vint gravement m'examiner, et, comme il était très bon médecin, il fallut bien le croire quand il déclara que j'avais la gale; mais la maladie avait perdu son intensité, et ma fièvre ne venait que d'un excès de fatigue. Il recommanda à mes parens de nier cette gale que nous apportions, afin de ne pas jeter l'effroi et la consternation dans la maison. Il déclara devant les domestiques que c'était une petite éruption fort innocente, et elle ne se communiqua qu'à deux autres enfans, qui, surveillés et soignés à temps, furent promptement guéris, sans savoir de quel mal.
Pour moi, au bout de deux heures de repos sur le lit de ma grand'mère, dans cette chambre fraîche et aérée où je n'entendais plus l'agaçant bourdonnement des moustiques de l'Espagne, je me sentis si bien que j'allai courir dans le jardin avec Hippolyte. Je me souviens qu'il me tenait par la main avec une sollicitude extrême, croyant qu'à chaque pas j'allais tomber. J'étais un peu humiliée qu'il me crût si petite fille, et je lui montrai bientôt que j'étais un garçon très résolu. Cela le mit à l'aise, et il m'initia à plusieurs jeux fort agréables, entre autres à celui de faire ce qu'il appelait des pâtés à la crotte. Nous prenions du sable fin ou du terreau, que nous trempions dans l'eau, et que nous dressions, après l'avoir bien pétri, sur de grandes ardoises, en lui donnant la forme de gâteaux. Ensuite il portait tout cela furtivement dans le four, et comme il était fort taquin déjà, il se réjouissait de la colère des servantes qui, en venant retirer le pain et les galettes, juraient et jetaient dehors nos étranges ragoûts cuits à point.
Je n'avais jamais été malicieuse, car, de ma nature, je ne suis point fine. Fantasque et impérieuse, parce que j'étais fort gâtée par mon père, je n'avais de préméditation et de dissimulation en rien. Hippolyte vit bientôt mon faible, et pour me punir de mes caprices et de mes colères, il se mit à me taquiner cruellement. Il me dérobait mes poupées et les enterrait dans le jardin, puis il y mettait une petite croix, et me les faisait déterrer. Il les pendait aux branches la tête en bas, et leur faisait endurer mille supplices que j'avais la simplicité de prendre au sérieux et qui me faisaient répandre de véritables larmes. Aussi, j'avoue que je le détestais fort souvent. Mais je n'ai jamais été capable de rancune, et quand il venait me chercher pour jouer, je ne savais pas lui résister.
Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m'eurent bientôt rendu la santé. Ma mère me bourrait toujours de soufre, et je me soumettais à ce traitement, parce qu'elle avait sur moi un ascendant de persuasion complet. Pourtant, ce soufre m'était odieux, et je lui disais de me fermer les yeux et de me pincer le nez pour me le faire avaler. Pour me débarrasser ensuite de ce goût, je cherchais les alimens les plus acides, et ma mère, qui avait toute une médecine d'instinct ou de préjugé dans la tête, croyait que les enfans ont la divination de ce qui leur convient. Voyant que je rongeais toujours des fruits verts, elle mit des citrons à ma disposition, et j'en étais si avide que je les mangeais avec la peau et les pepins, comme on mange des fraises. Ma grande faim était passée, et pendant cinq ou six jours, je me nourris exclusivement de citron. Ma grand'mère s'effrayait de cet étrange régime, mais, cette fois, Deschartres m'observant avec attention, et voyant que j'allais de mieux en mieux, pensa que la nature m'avait fait deviner effectivement ce qui devait me sauver.
Il est certain que je fus promptement guérie, et que je n'ai jamais fait d'autre maladie. Je ne sais si la gale est, en effet, comme le disaient nos soldats, un brevet de santé; mais il est certain que, toute ma vie, j'ai pu soigner des maladies réputées contagieuses, et de pauvres galeux dont personne n'osait approcher, sans que j'aie attrapé un bouton. Il me semble que je soignerais impunément des pestiférés, et je pense qu'à quelque chose malheur est bon, moralement du moins, car je n'ai jamais vu de misères physiques dont je n'aie pu vaincre en moi le dégoût. Ce dégoût est violent cependant, et j'ai été souvent, bien souvent, près de m'évanouir en voyant des plaies et des opérations repoussantes. Mais j'ai toujours pensé alors à ma gale et au premier baiser de ma grand'mère, et il est certain que la volonté et la foi peuvent dominer les sens, quelque affectés qu'ils soient.