Mais tandis que je reprenais à vue d'œil, mon pauvre petit frère Louis dépérissait rapidement. La gale avait disparu, mais la fièvre le rongeait. Il était livide et ses pauvres yeux éteints avaient une expression de tristesse indicible. Je commençai à l'aimer en le voyant souffrir. Jusque-là je n'avais pas fait grande attention à lui; mais quand il était étendu sur les genoux de ma mère, si languissant et si faible qu'elle osait à peine le toucher, je devenais triste avec elle, et comprenais vaguement l'inquiétude, la chose que les enfans sont le moins portés à ressentir. Ma mère s'attribuait le dépérissement de son enfant. Elle craignait que son lait ne lui fût un poison, et elle s'efforçait de reprendre de la santé pour lui en donner. Elle passait toutes ses journées au grand air avec l'enfant couché à l'ombre, auprès d'elle, dans des coussins et des châles bien arrangés. Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d'exercice afin d'avoir de l'appétit, et de réparer la qualité de son lait par de bons alimens. Elle commença aussitôt un petit jardin dans un angle du grand jardin de Nohant, au pied d'un gros poirier qui existe encore.

Cet arbre a toute une histoire si bizarre qu'elle ressemble à un roman, et que je ne l'ai sue que longtemps après.

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre petit aveugle, après avoir gémi longtemps sur les genoux de ma mère, devint froid; rien ne put le réchauffer; il ne remuait plus. Deschartres vint, l'ôta des bras de ma mère; il était mort. Triste et courte existence dont, grâce à Dieu, il ne s'est pas rendu compte.

Le lendemain on l'enterra; ma mère me cacha ses larmes. Hippolyte fut chargé de m'emmener au jardin toute la journée. Je sus à peine et ne compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la maison. Il paraît que mon père fut vivement affecté, et que cet enfant, malgré son infirmité, lui était tout aussi cher que les autres. Le soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés dans leur chambre, pleuraient ensemble, et il se passa entre eux une scène étrange que ma mère m'a racontée avec détail une vingtaine d'années plus tard. J'y avais assisté en dormant.

Dans sa douleur, et l'esprit frappé des reflexions de ma grand'mère, mon père dit à ma mère: «Ce voyage d'Espagne nous aura été bien funeste, ma pauvre Sophie. Lorsque tu m'écrivais que tu voulais venir m'y rejoindre, et que je te suppliais de n'en rien faire, tu croyais voir là une preuve d'infidélité ou de refroidissement de ma part; et moi, j'avais le pressentiment de quelque malheur. Qu'y avait-il de plus téméraire et de plus insensé que de courir ainsi, grosse à pleine ceinture, à travers tant de dangers, de privations, de souffrances et de terreurs de tous les instans? C'est un miracle que tu y aies résisté; c'est un miracle qu'Aurore soit vivante. Notre pauvre garçon n'eût peut-être pas été aveugle s'il était né à Paris. L'accoucheur de Madrid m'a expliqué que, par la position de l'enfant dans le sein de la mère, les deux poings fermés et appuyés contre les yeux, la longue pression qu'il a dû éprouver par ta propre position dans la voiture, avec ta fille souvent assise sur tes genoux, a nécessairement empêché les organes de la vue de se développer.»

—«Tu me fais des reproches, maintenant, dit ma mère, il n'est plus temps. Je suis au désespoir. Quant au chirurgien, c'est un menteur et un scélérat. Je suis persuadée que je n'ai pas rêvé, quand je lui ai vu écraser les yeux de mon enfant.»

Ils parlèrent longtemps de leur malheur, et peu à peu ma mère s'exalta beaucoup dans l'insomnie et dans les larmes. Elle ne voulait pas croire que son fils fût mort de dépérissement et de fatigue; elle prétendait que, la veille encore, il était en pleine voie de guérison, et qu'il avait été surpris par une convulsion nerveuse. «Et maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre enfant! Quelle horrible chose que d'ensevelir ainsi ce qu'on aime, et de se séparer pour toujours du corps d'un enfant qu'un instant auparavant on soignait et on caressait avec tant d'amour! On vous l'ôte, on le cloue dans une bière, on le jette dans un trou! On le couvre de terre, comme si l'on craignait qu'il n'en sortît! Ah! c'est horrible, et je n'aurais pas dû me laisser arracher ainsi mon enfant. J'aurais dû le garder, le faire embaumer!

—Et quand on songe, dit mon père, que l'on enterre souvent des gens qui ne sont pas morts! Ah! il est bien vrai que cette manière d'ensevelir les cadavres, est ce qu'il y a de plus sauvage au monde.

—Les sauvages! dit ma mère, ils le sont moins que nous. Ne m'as-tu pas raconté qu'ils étendent leurs morts sur des claies, et qu'ils les suspendent, desséchés, sur des branches d'arbres? J'aimerais mieux voir le berceau de mon petit enfant mort, accroché à un des arbres du jardin, que de penser qu'il va pourrir dans la terre! Et puis, ajouta-t-elle, frappée de la réflexion qui était venue à mon père, s'il n'était pas mort, en effet! Si on avait pris une convulsion pour l'agonie! si M. Deschartres s'était trompé? Car, enfin, il me l'a ôté, il m'a empêché de le frotter encore, de le réchauffer, disant que je hâtais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres! Il me fait peur, et je n'ose lui résister! Mais c'est peut-être un ignorant qui n'a pas su distinguer une léthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmentée que j'en deviens folle, et que je donnerais tout au monde pour ravoir mon enfant mort ou vivant.»

Mon père combattit d'abord cette pensée, mais, peu à peu, elle le gagna aussi, et regardant à sa montre: «Il n'y a pas de temps à perdre, dit-il; il faut que j'aille chercher cet enfant. Ne fais pas de bruit, ne réveillons personne; je te réponds que dans une heure tu l'auras.»