«Il n'y a rien de comique comme notre entrée à Florence: M. de Sommariva avait envoyé à notre rencontre plusieurs parlementaires chargés de nous assurer de sa part qu'il allait désarmer les paysans qu'il avait soulevés, et qu'il nous priait de nous arrêter; mais que si nous persistions à entrer dans Florence, il se ferait tuer sur les remparts. C'était bien parler. Mais, en dépit de ses promesses et de ses menaces, nous continuâmes notre marche. Arrivés à quelques milles de Florence, le général Dupont envoie le général Jablonowski avec un escadron de chasseurs pour savoir si en effet l'ennemi défend la place. Moi, qui me trouvais là assez désœuvré, je suis le général Jablonowski. Nous arrivons militairement par quatre le sabre à la main, au grand trot. Point de résistance. Nous entrons dans la ville. Personne pour nous arrêter. Au coin d'une rue, nous nous trouvons nez à nez avec un détachement de cuirassiers autrichiens. Nos chasseurs veulent les sabrer. L'officier autrichien s'avance vers nous, chapeau bas, et nous dit que lui et son piquet formant la garde de police, il est obligé de se retirer des derniers. Une si bonne raison nous désarme, et nous le prions poliment d'aller rejoindre bien vite le reste de l'armée autrichienne et toscane qui se repliait sur Arezzo. Nous arrivons sur la grande place, où les députés du gouvernement viennent nous rendre leurs devoirs. J'établis le quartier-général dans le plus beau quartier et le plus beau palais de la ville. Je retourne vers le général Dupont; nous faisons une entrée triomphale, et voilà une ville prise!

«Le soir même, on illumine le Grand-Opéra, on nous garde les plus belles loges, on nous envoie de bonnes berlines pour nous y traîner, et nous voilà installés en maîtres. Le lendemain, il nous restait à prendre deux forts garnis chacun de dix-huit pièces de canon et d'un obusier. Nous envoyons dire aux deux commandans que nous allons leur fournir toutes les voitures nécessaires à l'évacuation de leurs garnisons. Frappés d'une si terrible sommation, ils se rendent sur-le-champ, et nous voilà maîtres des deux forts. Cette capitulation nous a fait tant rire, que nous étions tentés de nous imaginer que les Autrichiens s'entendaient avec nous. Il paraît cependant qu'il n'en est rien.

«Ils ont emporté et embarqué à Livourne la fameuse Vénus et les deux plus belles filles de Niobé. J'ai été ce matin à la galerie. Elle est remplie d'une immense quantité de statues antiques presque toutes superbes. J'ai vu le fameux Torse, la Vénus à la coquille, le Faune, le Mercure, et force empereurs et impératrices de Rome. Cette ville fourmille de beaux édifices et regorge de chefs-d'œuvre. Les ponts, les quais et les promenades sont un peu distribués comme à Paris, mais elle a cet avantage d'être située dans un vallon admirable d'aspect et de fertilité. Ce ne sont que villas charmantes, allées de citronniers, forêts d'oliviers; juge comme tout cela nous paraît joli au sortir des Apennins!

«Ça ira bien pourvu que ça dure, mais je crois que nous marcherons du côté de Ferrare si les hostilités recommencent avec les Autrichiens. Alors, nous abandonnerons ces belles contrées pour retourner aux rives arides du Pô.

«Tu vois, ma bonne mère, que je cours de la belle manière. Je ne veux point quitter le général Dupont; il me veut du bien. Je jouis ici de l'amitié et de la considération de ceux avec qui je vis. Le général a trois aides-de-camp; le troisième est Merlin, fils du directeur. Il était aide-de-camp de Bonaparte, et a fait avec lui les campagnes d'Egypte. Il est capitaine dans mon régiment; sa sœur avait épousé notre colonel peu de temps avant qu'il fût tué. Bonaparte, ne gardant plus que des aides-de-camp chefs de brigade, nous l'a envoyé au retour de la campagne de l'armée de réserve. C'est un fort bon enfant. Moi je suis l'officier de correspondance attaché immédiatement au général, logeant et vivant avec lui. Je suis devenu décidément l'homme de confiance pour les missions délicates et rapides. Nous avons un état-major composé de plusieurs officiers, mais qui ne vivent point avec nous. Notre société se compose de Merlin, Morin, Decouchy, Barthélemy, frère du directeur, George Lafayette et moi; c'est avec George Lafayette que je suis le plus lié. C'est un jeune homme charmant, plein d'esprit, de franchise et de cœur. Il est sous-lieutenant au 11e régiment de hussards, et commande trente hussards de notre escorte. Nous formons ce qu'on appelle la bande joyeuse. Mme de Lafayette et sa fille sont maintenant à Chenonceaux, notre liaison s'accroît tout naturellement de cette liaison de nos parens. Tu devrais bien y aller faire un tour. Ce voyage te distrairait et tu en as grand besoin, ma pauvre mère. Le séjour de Nohant, depuis que je n'y suis plus, te paraît sombre. Cette idée m'afflige, je serais le plus heureux du monde si tu ne t'ennuyais point. Nous faisons, Lafayette et moi, les plus jolis projets de réunion pour quand la paix sera venue. Nous nous voyons à Chenonceaux, avec nos bonnes mères, n'ayant d'autre soin que celui de les divertir et de les dédommager des inquiétudes que nous leur avons données. Tu vois que nous conservons des idées et des sentimens humains, malgré la guerre et le carnage. Je parle bien souvent de toi avec George qui me parle aussi de sa mère. Quelque bonne qu'elle puisse être, tu dois être encore meilleure et au-dessus de toute comparaison. Quant à père Deschartres, en toutes choses il est incomparable, et puisque le voilà maire de Nohant, je le salue jusqu'à terre et l'embrasse de tout mon cœur.»

«MAURICE.»

CHAPITRE QUINZIEME.

Rome. Entrevue avec le pape. Tentative simulée d'assassinat.—Monsignor Gonzalvi.—Asola. Première passion. La veille de la bataille.—Passage du Mincio. Maurice prisonnier.—Délivrance. Lettre d'amour.—Rivalités et ressentiments entre Brune et Dupont.—Départ pour Nohant.

LETTRE XI.