«Rome, le 2 frimaire an IX (novembre 1800).

«Deux jours après ma dernière lettre que je t'écrivis à notre second retour à Florence, le général Dupont m'envoya à Rome porter des dépêches au pape et au commandant en chef des forces napolitaines. Je partis avec un de nos camarades, nommé Charles His, Parisien, homme d'esprit, et ami du général Dupont. Nous arrivâmes à Rome après trente-six heures de marche, malgré toutes les peurs qu'on avait voulu nous faire de la fureur du peuple contre le nom français. Nous ne trouvâmes qu'un extrême étonnement de voir deux Français arriver seuls et en uniforme au milieu d'une nation hostile. Notre entrée dans la ville éternelle fut très comique. Tout le peuple nous suivait en foule, et si nous eussions voulu, durant notre séjour, nous montrer pour de l'argent, nous eussions fait fortune. La curiosité était telle, que tout le monde courait après nous dans les rues. Nous nous sommes convaincus que les Romains sont les meilleures gens du monde, et que les exactions commises par certains dilapidateurs nous avaient seules attiré leur inimitié. Nous n'avons qu'à nous louer de leurs procédés envers nous. Le saint père nous a reçus avec les marques les moins équivoques d'amitié et de considération, et nous repartons, ce matin, pour l'armée, extrêmement satisfaits de notre voyage. Nous avons vu tout ce qu'il est possible d'admirer, tant en antiques qu'en modernes. Comme j'ai un grand goût pour les escalades, je me suis amusé à grimper en dehors de la boule de la coupole de Saint-Pierre. Quand j'ai été redescendu, on m'a dit que presque tous les Anglais qui venaient à Rome en faisaient autant, ce qui n'a pas laissé de me convaincre de la sagesse de mon entreprise. Adieu, ma bonne mère, on m'appelle pour monter en voiture. Adieu, Rome! Je t'embrasse de toute mon ame.»

LETTRE XII.

«Bologne, le 5 frimaire an IX (novembre 1800).

«Tu as dû voir, ma bonne mère, au style prudent de ma dernière lettre, que je t'écrivais avec la certitude d'être lu, une demi-heure après, par le secrétaire d'Etat, monsignor Gonzalvi, qui, avec un petit air de confiance et d'amitié, ne laissait pas de nous espionner de tout son pouvoir. Nous n'étions pourtant allés à Rome que pour porter deux lettres, l'une au pape, pour lui demander la mise en liberté des personnes détenues pour opinions politiques, et l'autre au commandant en chef des forces napolitaines, pour qu'il notifiât à son gouvernement que nous redemandions le général Dumas[27] et M. Dolomieu, et que, dans le cas d'un refus, les baïonnettes françaises étaient toutes prêtes à faire leur office. Quoique nous ne fussions absolument que des porteurs de dépêches, on nous crut envoyés pour exciter une insurrection et armer les Jacobins. Dans cette belle persuasion, on nous campa sur le dos deux officiers napolitains, qui, sous prétexte de nous faire respecter, ne nous quittaient non plus que nos ombres; on nous entoura de piéges et d'espions, on fit renforcer la garnison; le bruit courut parmi le peuple que les Français allaient arriver. C'était une rumeur du diable. Le roi de Sardaigne, qui était à Naples, se sauva sur-le-champ en Sicile. Le secrétaire d'Etat tremblait de nous voir dans Rome; il nous répétait sans cesse, pour nous faire peur, qu'il craignait que nous ne fussions assassinés, et qu'il serait prudent à nous de quitter nos uniformes. Nous lui répondions qu'aucune espèce de crainte ne pourrait nous décider à changer de costume, et que, quant aux assassins, nous étions plus méchans qu'eux, que le premier qui nous approcherait était un homme mort. Pour nous effrayer davantage, on fit arrêter avec ostentation, le soir, à notre porte, des gens armés de grands poignards fort bêtes. Nous vîmes bien que tout cela était une comédie, et nous n'en restâmes pas moins à attendre paisiblement la réponse du roi de Naples, que M. de Damas, général en chef, nous disait devoir arriver incessamment. Nous restâmes douze jours à l'attendre, et, pendant ce temps, nous vînmes à bout, par notre conduite et nos manières, de nous attirer la bienveillance générale. Nous reçûmes et rendîmes la visite de tous les ambassadeurs. Nous fîmes une visite d'après-midi au pape: c'est là que mon grand uniforme et celui de mon camarade, qui est aussi dans les hussards, firent tout leur effet. Le pape, dès que nous entrâmes, se leva de son siége, nous serra les mains, nous fit asseoir à sa droite et à sa gauche, puis, nous eûmes avec lui une conversation très grave et très intéressante sur la pluie et le beau temps. Au bout d'un quart d'heure, après qu'il se fût bien informé de nos âges respectables, de nos noms et de nos grades, nous lui présentâmes nos respects; il nous serra la main de nouveau, en nous demandant notre amitié, que nous eûmes la bonté de lui accorder, et nous nous séparâmes fort contens les uns des autres. Il était temps, car je commençais à pouffer de rire, de nous voir mon camarade et moi, deux vauriens de hussards, assis majestueusement à la droite et à la gauche du pape. C'eût été un vrai calvaire, s'il y eût eu un bon larron.

«Le lendemain, nous fûmes présentés chez la duchesse Lanti. Il y avait un monde énorme. J'y rencontrai le vieux chevalier de Bernis et le jeune Talleyrand, aide-de-camp du général Damas. Je renouvelai connaissance avec M. de Bernis, et je me mis à causer avec lui de Paris et du monde entier. Ma liaison avec ces deux personnages fit un grand effet dans l'esprit des Romains et des Romaines, et c'est à cela seulement qu'ils voulurent bien reconnaître que nous n'étions pas des brigands venus pour mettre le feu aux quatre coins de la ville éternelle.

«La manière dont nous nous gobergions leur donna aussi une grande idée de notre mérite. Le général Dupont nous avait donné beaucoup d'argent pour représenter dignement la nation française, et nous nous en acquittâmes le mieux du monde. Nous avions voitures, loges, chevaux, concerts chez nous et dîners fins. C'était fort divertissant, et nous avons si bien fait que nous revenons sans un sou. Cette fois, nous avons servi la patrie fort commodément; mais nous laissons aux Romains une grande admiration pour notre magnificence, et aux pauvres une grande reconnaissance pour notre libéralité. Ce dernier point est aussi un plaisir de prince, et c'est le plus doux, à coup sûr.

«Le secrétaire d'Etat nous décocha la gracieuseté de nous envoyer le plus savant antiquaire de Rome pour nous montrer toutes les merveilles. J'en ai tant vu que j'en suis hébété. Tous les originaux de nos beaux ouvrages et puis toutes les vieilles masures devant lesquelles il est de bon ton de se pâmer d'aise; j'avoue qu'elles m'ont fort ennuyé, et qu'en dépit de l'enthousiasme des vieux Romains, je préfère Saint-Pierre-de-Rome à tous ces amas de vieilles briques. J'ai pourtant vu avec intérêt la grotte de la nymphe Egérie et les débris du pont sur lequel se battit Horatius Coclès, brave officier de hussards dans son temps.

«Enfin, la nouvelle de la reprise des hostilités vint mettre un terme à nos grandeurs. Nous écrivîmes à M. de Damas que le désir de rejoindre nos drapeaux ne nous permettait pas d'attendre plus longtemps la réponse du roi de Naples, et nous partîmes accompagnés de nos surveillans, les deux officiers napolitains, qui ne nous quittèrent qu'à nos avant-postes. M. de Damas, en nous faisant les adieux les plus aimables, nous avait remercié de la manière dont nous nous étions comportés.

«Nous venons d'arriver à Bologne après trois jours et trois nuits de marche, et pendant qu'on attèle nos chevaux, je m'entretiens avec toi. Le général Dupont est de l'autre côté du Pô. Demain je serai près de lui. Maintenant, j'espère que nous irons à Venise. Cela dépendra de nos succès. Quant à moi, j'ai la certitude que nous battrons partout l'ennemi. Notre nom porte avec lui l'épouvante depuis la bataille de Marengo. On parle cependant vaguement d'un nouvel armistice, et les armées n'ont encore fait aucun mouvement directement hostile.