«Ma bonne mère, que je regrette donc que nous n'ayons pas vu Rome ensemble! Tu sais que dans mon enfance c'était notre rêve! A tout ce que je voyais de beau, je pensais à toi, et mon plaisir était diminué par la pensée que tu ne le partageais pas. Adieu, je t'aime et t'embrasse de toute mon ame. On m'appelle pour monter en voiture. Je voudrais toujours causer avec toi, et je vais ne penser qu'à toi, de Bologne à Casal-Maggiore.

«J'embrasse l'ami Deschartres. Dis-lui que j'ai vu les ruines des maisons d'Horace et de Virgile, et le buste de Cicéron, et que j'ai dit à ces mânes illustres: Messieurs, je vous ai expliqués avec mon ami Deschartres, et vos œuvres sublimes m'ont valu plus d'un travaillez donc! vous rêvez!

«Un immense jardin botanique m'a rappelé aussi mon cher précepteur, et si, comme un sot que je suis, je n'y ai rien trouvé d'intéressant en pétales, tiges et étamines, du moins j'y ai trouvé le souvenir de mon ancien et véritable ami. Plante-t-il toujours beaucoup de choux? Je décoiffe ma bonne et je l'embrasse de tout mon cœur.»

LETTRE XIII.

«Asola, 29 frimaire an IX (décembre 1800).

«Qu'il y a longtemps, ma bonne mère, que je n'ai eu le plaisir de m'entretenir avec toi; tu vas me dire: A qui la faute? En vérité, ce n'est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes à Asola, nous ne faisons que courir pour reconnaître les postes ennemis. A peine rentrés, nous trouvons une société bruyante et joyeuse, dont les rires et les ébats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche excédé de fatigue, et le lendemain, on recommence. Tu vas me gronder et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais si tu étais de la trempe d'un soldat, tu saurais que la fatigue engendre l'excitation, et que notre métier n'amène le sang-froid que quand le danger est présent. En toute autre circonstance, nous sommes fous, et nous avons besoin de l'être. Et puis, j'avais à te dire une bonne nouvelle, dont je viens seulement d'avoir la certitude. Morin me l'avait annoncée comme très prochaine, et le général vient de me la confirmer, en me faisant cadeau d'un brevet d'aide-de-camp, d'un plumet jaune et d'une belle écharpe rouge à franges d'or.

«Ainsi, me voilà aide-de-camp du lieutenant-général Dupont, et c'est ainsi qu'il faut me qualifier sur l'adresse de tes lettres, pour qu'elles me parviennent plus vite. Le nouveau règlement lui accorde trois aides-de-camp. Me voilà enfin dans un poste charmant, considéré, estimé, aimé... Oui! aimé, d'une bien aimable et bien charmante femme, et il ne me manque, pour être parfaitement heureux ici, que ta présence... Il est vrai que c'est beaucoup!

«Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin sont réunies ici, nous formons tous les soirs des réunions dans lesquelles Mme Watrin, éclatante de jeunesse et de beauté, brille comme une étoile. Pourtant ce n'est pas elle! Une étoile d'un feu plus doux luit pour moi.

«Tu sais qu'à Milan j'ai été amoureux. Tu l'as deviné parce que je ne te l'ai pas dit. Je croyais parfois être aimé, et puis, je voyais ou je croyais voir que je ne l'étais pas. Je cherchais à m'étourdir, je partis, n'y voulant plus songer.

«Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu; nous nous regardions à peine. J'avais comme du dépit, quoique ce ne soit guère dans ma nature. Elle me montrait de la fierté, quoiqu'elle ait le cœur tendre et passionné. Ce matin, pendant le déjeuner, on entendit tirer au loin le canon. Le général me dit de monter aussitôt à cheval, et d'aller voir ce qui se passait. Je me lève, et, en deux sauts, je dégringole l'escalier et cours à l'écurie. Au moment de monter à cheval je me retourne pour voir derrière moi cette chère femme, rouge, embarrassée et jetant sur moi un long regard exprimant la crainte, l'intérêt, l'amour... J'allais répondre à tout cela en lui sautant au cou: mais, au milieu de la cour, c'était impossible. Je me bornai à lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble coursier, qui, plein d'ardeur et d'audace, fit trois caracoles magnifiques en s'élançant sur la route. Je fus bientôt au poste d'où partait le bruit. J'y trouve les Autrichiens repoussés dans une escarmouche qu'ils étaient venus engager avec nous. J'en revins porter la nouvelle au général. Elle était encore là. Ah! comme je fus reçu! et comme le dîner fut riant, aimable! Comme elle eut pour moi de délicates attentions!