«Ce soir, par un hasard inespéré, je me suis trouvé seul avec elle. Tout le monde, fatigué des courses excessives de la journée, s'était couché. Je n'ai pas tardé à dire combien j'aimais, et elle, fondant en larmes, s'est jetée dans mes bras. Puis, elle s'est échappée malgré moi et a couru s'enfermer dans sa chambre. J'ai voulu la suivre; elle m'a prié, conjuré, ordonné de la laisser seule. Et moi, en amant soumis, j'ai obéi. Comme nous montons à cheval à la pointe du jour pour faire une reconnaissance, je suis resté à m'entretenir avec ma bonne mère des émotions de la journée. Comme ta bonne grande lettre de huit pages est aimable! Quel plaisir elle m'a fait! Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de bons amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre! J'ai de tout cela, et, de tout cela, ce qui est le meilleur, c'est ma bonne mère!»
«MAURICE.»
* * *
Il y a, dans certaines existences, un moment où nos facultés de bonheur, de confiance et d'ivresse atteignent leur apogée. Puis, comme si notre ame n'y pouvait plus suffire, le doute et la tristesse étendent sur nous un nuage qui nous enveloppe à jamais. Ou bien est-ce la destinée qui s'obscurcit, en effet, et sommes-nous condamnés à descendre lentement la pente que nous avons gravie avec l'audace de la joie?
Pour la première fois, le jeune homme venait de ressentir les atteintes d'une passion durable. Cette femme, dont il vient de parler avec un mélange d'enthousiasme et de légèreté, cette gracieuse amourette qu'il croyait peut-être pouvoir oublier comme il avait oublié la chanoinesse et plusieurs autres, allait s'emparer de toute sa vie et l'entraîner dans une lutte contre lui-même, qui fit le tourment, le bonheur, le désespoir et la grandeur de ses huit dernières années. Dès cet instant, ce cœur naïf et bon, ouvert jusque-là à toutes les impressions extérieures, à une immense bienveillance, à une foi aveugle dans l'avenir, à une ambition qui n'a rien de personnel et qui s'identifie avec la gloire de la patrie, ce cœur qu'une seule affection presque passionnée, l'amour filial, avait rempli et conservé dans sa précieuse unité, fut partagé, c'est-à-dire déchiré par deux amours presque inconciliables. La mère, heureuse et fière, qui ne vivait que de cet amour, fut tourmentée et brisée par une jalousie naturelle au cœur de la femme, et qui fut d'autant plus inquiète et poignante, que l'amour maternel avait été l'unique passion de sa vie. A cette angoisse intérieure qu'elle ne s'avoua jamais, mais qui fut trop certaine et que toute autre femme eût fait naître en elle, se joignit l'amertume des préjugés froissés, préjugés respectables et sur lesquels je veux m'expliquer, avant d'aller plus loin.
Mais d'abord il faut dire que cette femme charmante que le jeune homme avait rêvée à Milan, et conquise à Asola, cette Française qui avait été en prison au couvent des Anglaises dans le même temps que ma grand'mère, n'était autre que ma mère, Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde. Je lui donne ces trois noms de baptême parce que, dans le cours agité de sa vie, elle les porta successivement; et ces trois noms sont eux-mêmes comme un symbole de l'esprit des temps. Dans son enfance, on préféra probablement pour elle le nom d'Antoinette, celui de la reine de France. Durant les conquêtes de l'empire, le nom de Victoire prévalut naturellement. Depuis son mariage avec elle, mon père l'appela toujours Sophie.
Tout est significatif et emblématique (et le plus naturellement du monde) dans les détails en apparence les plus fortuits de la vie humaine.
Sans doute, ma grand'mère eût préféré pour mon père une compagne de son rang: mais elle l'a dit et écrit elle-même, elle ne se fût pas sérieusement affligée pour ce qu'on appelait dans son temps et dans son monde une mésalliance. Elle ne faisait pas de la naissance plus de cas qu'il ne faut, et, quant à la fortune, elle savait s'en passer et trouver dans son économie et dans ses privations personnelles de quoi remédier aux dépenses qu'entraînaient les postes plus brillans que lucratifs qu'occupa son fils. Mais elle ne put qu'à grand'peine accepter une belle-fille dont la jeunesse avait été livrée, par la force des choses, à des hasards effrayans. C'était là le point délicat à trancher, et l'amour, qui est la suprême sagesse et la suprême grandeur d'ame, quand il est sincère et profond, le trancha résolument dans l'ame de mon père. Un jour vint aussi où ma grand'mère se rendit. Mais nous n'y sommes point encore, et j'ai à vous raconter bien des douleurs avant d'en venir à cette époque de mon récit.
Je ne connais que très imparfaitement l'histoire de ma mère avant son mariage. Je dirai plus tard comment certaines personnes crurent agir prudemment et dans mon intérêt, en me racontant des choses que j'aurais mieux fait d'ignorer et dont rien ne m'a prouvé l'authenticité. Mais fussent-elles toutes vraies, un fait subsiste devant Dieu: C'est qu'elle fut aimée de mon père, et qu'elle le mérita apparemment puisque son deuil à elle ne finit qu'avec sa vie.
Mais le principe d'aristocratie a tellement pénétré au fond du cœur humain, que malgré nos révolutions, il existe encore sous toutes les formes. Il faudra encore bien du temps pour que le principe chrétien de l'égalité morale et sociale domine les lois et l'esprit des sociétés. Le dogme de la Rédemption est pourtant le symbole du principe de l'expiation et de la réhabilitation. Nos sociétés reconnaissent ce principe en théorie religieuse, et non en fait; il est trop grand, trop beau pour elles. Et pourtant ce quelque chose de divin qui est au fond de nos ames nous porte, dans la pratique de la vie individuelle, à violer l'aride précepte de l'aristocratie morale, et notre cœur, plus fraternel, plus égalitaire, plus miséricordieux, partant plus juste et plus chrétien que notre esprit, nous fait aimer souvent des êtres que la société répute indignes et dégradés.