C'est que nous sentons que cette condamnation est absurde, c'est qu'elle fait horreur à Dieu. D'autant plus que, pour ce qu'on appelle le monde, elle est hypocrite et ne porte en rien sur la question fondamentale du bien et du mal. Le grand révolutionnaire Jésus nous a dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y avait plus de joie au ciel pour la recouvrance d'un pécheur que pour la persévérance de cent justes: et le retour de l'enfant prodigue n'est pas un frivole apologue, je pense. Pourtant, il y a encore une prétendue aristocratie de vertu qui, fière de ses priviléges, n'admet pas que les égaremens de la jeunesse puissent être rachetés. Une femme née dans l'opulence, élevée avec soin, au couvent, sous l'œil de respectables matrones, surveillée comme une plante sous cloche, établie dans le monde avec toutes les conditions de la prudence, du bien-être, du calme, du respect de soi et de la crainte du contrôle des autres, n'a pas grand'peine et peut-être pas grand mérite à mener une vie sage et réglée, à donner de bons exemples, à professer des principes austères. Et encore, je me trompe; car si la nature lui a donné une ame ardente, au milieu d'une société qui n'admet pas la manifestation de ses facultés et de ses passions, elle aura encore beaucoup de peine et de mérite à ne pas froisser cette société. Eh bien! à plus forte raison, l'enfant pauvre et abandonnée, qui vient au monde avec sa beauté pour tout patrimoine, est-elle, pour ainsi dire, innocente de tous les entraînemens que subira sa jeunesse, de tous les piéges où tombera son inexpérience. Il semble que la prudente matrone serait placée en ce monde pour lui ouvrir ses bras, la consoler, la purifier et la réconcilier avec elle-même. A quoi sert d'être meilleur et plus pur que les autres, si ce n'est pour rendre la bonté féconde et la vertu contagieuse?—Il n'en est point ainsi pourtant! Le monde est là, qui défend à la femme estimée de tendre la main à celle qui ne l'est point, et de la faire asseoir à ses côtés. Le monde! ce faux arbitre, ce code menteur et impie d'une prétendue décence et d'une prétendue moralité! sous peine de perdre sa bonne renommée, il faut que la femme pure détourne ses regards de la pécheresse; et, si elle lui tend les bras, le monde, l'aréopage des fausses vertus et des faux devoirs, lui ferme les siens.
Je dis les fausses vertus et les faux devoirs parce que ce n'est pas la femme vraiment pure, ce ne sont pas les matrones vraiment respectées qui ont exclusivement à statuer sur le mérite de leurs sœurs égarées. Ce n'est pas une réunion de gens de bien qui fait l'opinion: tout cela est un rêve. L'immense majorité des femmes du monde est une majorité de femmes perdues. Tous le savent, tous l'avouent, et pourtant personne ne blâme et ne soufflète ces femmes impudentes quand elles blâment et soufflètent des femmes moins coupables qu'elles.
Lorsque ma grand'mère vit son fils épouser ma mère, elle fut désespérée; elle eût voulu dissoudre de ses larmes le contrat qui cimentait cette union. Mais ce ne fut pas sa raison qui la condamna froidement, ce fut son cœur maternel qui s'effraya des suites. Elle craignit pour son fils les orages et les luttes d'une association si audacieuse, comme elle avait craint pour lui les fatigues et les dangers de la guerre; elle craignit aussi le blâme qui allait s'attacher à lui, de la part d'un certain monde; elle souffrit dans cet orgueil de moralité qu'une vie exempte de blâme légitimait en elle; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour voir qu'une nature privilégiée secoue aisément ses ailes, et peut élever son vol dès qu'on lui ouvre l'espace. Elle fut bonne et affectueuse pour la femme de son fils, pourtant, la jalousie maternelle resta et le calme ne se fit guère. Si cette tendre jalousie fut un crime, à Dieu seul appartient de la condamner, car il échappe à la sévérité des hommes, à celle des femmes surtout.
Depuis Asola, c'est-à-dire depuis la fin de l'année 1800 jusqu'à l'époque de ma naissance, en 1804, mon père devait souffrir mortellement aussi du partage de son ame entre une mère chérie et une femme ardemment aimée. C'est en 1804 seulement qu'il trouva plus de calme et de force dans la conscience d'un devoir accompli, lorsqu'il eut épousé cette femme que, bien des fois, il avait essayé de sacrifier à sa mère.
En attendant que je le suive, en le plaignant et en l'admirant, dans ces combats intérieurs, je vais le reprendre à Asola, d'où il écrivait à sa mère la dernière lettre que j'ai rapportée, à la date du 29 frimaire. Cette date marque un des grands événemens militaires de l'époque, le passage du Mincio.
M. de Cobentzel était encore à Luneville, négociant avec Joseph Bonaparte. Ce fut alors que le premier consul, voulant briser par un coup hardi et décisif les irrésolutions de la cour de Vienne, fit passer l'Inn à l'armée du Rhin, commandée par Moreau, et le Mincio à l'armée d'Italie, commandée par Brune. A peu de jours de distance, ces deux lignes furent emportées. Moreau gagna la bataille de Hohenlinden; et l'armée d'Italie, qui ne manquait pas non plus de bons officiers et de bons soldats, fit reculer les Autrichiens, et termina ainsi la guerre en forçant l'ennemi à évacuer la Péninsule.
Mais, si la conduite de l'armée fut héroïque, là comme partout, si l'ardeur et l'inspiration individuelle de plusieurs officiers réparèrent les fautes du général en chef, il n'en est pas moins certain que cette opération fut dirigée par Brune d'une manière déplorable. Je ne fais point ici de l'histoire officielle; je renverrai mon lecteur au récit de M. Thiers, historien éminent des événemens militaires, toujours clair, précis, attachant et fidèle. Il servira de caution aux accusations portées par mon père contre le général qui, en cette circonstance, fit plus que des fautes: il commit un crime. Il laissa une partie de son armée abandonnée, sans secours, dans une lutte inégale contre l'ennemi, et son inertie fut l'entêtement cruel de l'amour-propre. Mécontent de l'ardeur qui avait emporté le général Dupont à franchir le fleuve avec 10,000 hommes, il empêcha Suchet de lui donner un secours suffisant: et si ce dernier, voyant le corps de Dupont aux prises avec trente mille Autrichiens et en grand danger d'être écrasé malgré une défense héroïque, n'eût enfreint les ordres de Brune et envoyé de son chef le reste de la division Gazan au secours de ces braves gens, notre aile droite était perdue. Cette barbarie, ou cette ineptie du général en chef coûta la vie à plusieurs milliers d'intrépides soldats et la liberté à mon père. Entraîné par sa bravoure et trop confiant dans son étoile (c'était le prestige du moment, et sans songer à imiter Bonaparte, chacun se croyait protégé comme lui par sa destinée) il fut pris par les Autrichiens, accident plus redouté à la guerre que les blessures graves, et presque plus attristant que la mort pour des jeunes gens ivres de gloire et d'activité.
C'était un douloureux réveil après une matinée d'émotions violentes, qu'une nuit d'impatience et de transport avait précédée. C'est durant cette veillée que, livré aux plus ardentes émotions, il avait écrit à sa mère: «Qu'il est doux d'être aimé, d'avoir une bonne mère, de braves amis, une belle maîtresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis à combattre!» Il ne lui avait pourtant pas dit que c'était le jour même, à l'instant même, qu'il allait combattre ces ennemis dont la présence faisait partie de son bonheur. Il cachetait sa lettre, il venait d'y tracer un tendre adieu qui pouvait bien être le dernier, et il lui laissait croire qu'il allait seulement monter à cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier à l'amour et à la guerre, bien que brisé par la fatigue de la journée et de toutes les journées précédentes, il n'avait pas seulement songé à dormir une heure. La vie était si pleine et si intense dans ce moment-là pour lui et pour tous! Dans cette même nuit, il avait écrit à son cher neveu René de Villeneuve, et il avait été plus explicite. Cette lettre montre une liberté d'esprit qui charme et qui surprendrait si elle était un fait particulier dans l'histoire de cette époque. Il lui parle assez longuement d'un camée qu'il avait acheté pour lui à Rome, et qu'un ouvrier maladroit a brisé en voulant le monter; mais il lui annonce l'envoi d'autres objets d'art du même genre, que le cardinal Gonzalvi s'est chargé d'expédier. «Car il faut que tu saches, lui dit-il, que je suis très bien avec Son Eminence et encore mieux avec le pape.» Puis il lui expose sa situation et celle de l'armée. «Il est deux heures du matin. Dans deux heures nous montons à cheval. Nous avons passé toute la journée à disposer les troupes; nous avons fait avancer toute notre artillerie sur la ligne, et, à la pointe du jour, nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journée du 29, car l'attaque est générale dans toute l'armée.
«... On selle déjà les chevaux du général, je les entends dans la cour, et quand j'aurai écrit un mot à ma mère, je vais faire seller les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec messieurs les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pièces de douze en batterie. Que je suis fâché que tu ne sois pas là pour entendre le vacarme que nous allons faire! Cela t'amuserait, j'en suis sûr.»
Le lendemain, il était dans les mains de l'ennemi, il quittait le théâtre de la guerre, et laissant derrière lui l'armée victorieuse, ses amis prêts à rentrer en France pour aller embrasser leurs mères et leurs amis, il partait à pied pour un long et pénible exil.—Cet événement le séparait aussi de la femme aimée et il plongea ma pauvre grand'mère dans un désespoir affreux. Il eut des suites sur toute la vie de ce jeune homme qui, depuis 94, avait oublié ce que c'est que la souffrance, l'isolement, la contrainte et la réflexion. Peut-être une révolution décisive s'opéra-t-elle en lui. A partir de cette époque, il fut, sinon moins gai extérieurement, du moins plus défiant et plus sérieux au fond de son ame. Il eût oublié Victoire dans le tumulte et l'enivrement de la guerre: Il retrouva son image fatalement liée à toutes ses pensées, dans les durs loisirs intellectuels de l'exil et de la captivité. Rien ne prédispose à une grande passion comme une grande souffrance.