Ma mère, ma sœur, et Pierret vinrent rarement passer un jour ou deux au Plessis, pour savoir si je m'y trouvais bien et si je désirais y rester. C'était tout mon désir, et tout alla bien entre ma mère et moi jusque vers la fin du printemps.

A cette époque, M. et Mme Du Plessis allèrent passer quelques jours à Paris, et, bien que je demeurasse chez ma mère, ils venaient me prendre tous les matins pour courir avec eux dîner au cabaret, comme ils disaient, et flâner le soir sur les boulevards. Ce cabaret, c'était toujours le café de Paris ou les Frères provençaux; cette flânerie, c'était l'Opéra, la Porte Saint-Martin, ou quelque mimodrame du Cirque, qui réveillait les souvenirs guerriers de James. Ma mère était invitée à toutes ces parties: mais bien qu'elle aimât ce genre d'amusement, elle m'y laissait aller sans elle le plus souvent. Il semblait qu'elle voulût remettre tous ses droits et toutes ses fonctions maternelles à Mme Du Plessis.

Un de ces soirs-là, nous prenions après le spectacle des glaces chez Tortoni, quand ma mère Angèle dit à son mari: «Tiens, voilà Casimir!» Un jeune homme mince, assez élégant, d'une figure gaie et d'une allure militaire, vint leur serrer la main, et répondre aux questions empressées qu'on lui adressait sur son père, le colonel Dudevant, très aimé et respecté de la famille. Il s'assit auprès de Mme Angèle et lui demanda tout bas qui j'étais. «C'est ma fille, répondit-elle tout haut.—Alors, reprit-il tout bas, c'est donc ma femme? Vous savez que vous m'avez promis la main de votre fille aînée. Je croyais que ce serait Wilfrid, mais comme celle-ci me paraît d'un âge mieux assorti au mien, je l'accepte, si vous voulez me la donner.» Mme Angèle se mit à rire, mais cette plaisanterie fut une prédiction.

Quelques jours après, Casimir Dudevant vint au Plessis et se mit de nos parties d'enfant avec un entrain et une gaîté, pour son propre compte, qui ne pouvaient me sembler que de bon augure pour son caractère. Il ne me fit pas la cour, ce qui eût troublé notre sans-gêne, et n'y songea même pas. Il se faisait entre nous une camaraderie tranquille, et il disait à Mme Angèle, qui avait depuis longtemps l'habitude de l'appeler son gendre: «Votre fille est un bon garçon;» tandis que je disais de mon côté: «Votre gendre est un bon enfant.»

Je ne sais qui poussa à continuer tout haut la plaisanterie. Le père Stanislas, pressé d'y entendre malice, me criait dans le jardin quand on y jouait aux barres: «Courez donc après votre mari!» Casimir, emporté par le jeu, criait de son côté: «Délivrez donc ma femme!» Nous en vînmes à nous traiter de mari et de femme avec aussi peu d'embarras et de passion, que le petit Norbert et la petite Justine eussent pu en avoir.

Un jour, le père Stanislas m'ayant dit à ce propos je ne sais quelle méchanceté dans le parc, je passai mon bras sous le sien, et demandai à ce vieux ours pourquoi il voulait donner une tournure amère aux choses les plus insignifiantes.

«Parce que vous êtes folle de vous imaginer, répondit-il, que vous allez épouser ce garçon-là. Il aura soixante ou quatre-vingt mille livres de rente, et certainement il ne veut point de vous pour femme.

—Je vous donne ma parole d'honneur, lui dis-je, que je n'ai pas songé un seul instant à l'avoir pour mari, et puisqu'une plaisanterie, qui eût été de mauvais ton si elle n'eût commencé entre des personnes aussi chastes que nous le sommes toutes ici, peut tourner au sérieux dans des cervelles chagrines comme la vôtre, je vais prier mon père et ma mère de la faire cesser bien vite.»

Le père James, que je rencontrai le premier en rentrant dans la maison, répondit à ma réclamation que le père Stanislas radotait. «Si vous voulez faire attention aux épigrammes de ce vieux Chinois, dit-il, vous ne pourrez jamais lever un doigt qu'il n'y trouve à gloser. Il ne s'agit pas de ça. Parlons sérieusement. Le colonel Dudevant a, en effet, une belle fortune, un beau revenu, moitié du fait de sa femme, moitié du sien; mais dans le sien il faut considérer comme personnelle sa pension de retraite d'officier de la Légion-d'Honneur, de baron de l'empire, etc. Il n'a de son chef qu'une assez belle terre en Gascogne, et son fils, qui n'est pas celui de sa femme, et qui est fils naturel, n'a droit qu'à la moitié de cet héritage. Probablement il aura le tout, parce que son père l'aime et n'aura pas d'autres enfans; mais tout compte fait, sa fortune n'excèdera jamais la vôtre et même sera moindre au commencement. Ainsi, il n'y a rien d'impossible à ce que vous soyez réellement mari et femme, comme nous en faisions la plaisanterie, et ce mariage serait encore plus avantageux pour lui qu'il ne le serait pour vous. Ayez donc la conscience en repos, et faites comme vous voudrez. Repoussez la plaisanterie si elle vous choque; n'y faites pas attention, si elle vous est indifférente.

—Elle m'est indifférente, répondis-je, et je craindrais d'être ridicule et de lui donner de la consistance, si je m'en occupais.»