Les choses en restèrent là. Casimir partit et revint. A son retour, il fut plus sérieux avec moi et me demanda à moi-même ma main avec beaucoup de franchise et de netteté. «Cela n'est peut-être pas conforme aux usages, me dit-il; mais je ne veux obtenir le premier consentement que de vous seule, en toute liberté d'esprit. Si je ne vous suis pas trop antipathique et que vous ne puissiez pourtant pas vous prononcer si vite, faites un peu plus d'attention à moi, et vous me direz dans quelques jours, dans quelque temps, quand vous voudrez, si vous m'autorisez à faire agir mon père auprès de votre mère.»

Cela me mettait fort à l'aise. M. et Mme Du Plessis m'avaient dit tant de bien de Casimir et de sa famille, que je n'avais pas de motifs pour ne pas lui accorder une attention plus sérieuse que je n'avais encore fait. Je trouvais de la sincérité dans ses paroles et dans toute sa manière d'être. Il ne me parlait point d'amour et s'avouait peu disposé à la passion subite, à l'enthousiasme, et, dans tous les cas, inhabile à l'exprimer d'une manière séduisante. Il parlait d'une amitié à toute épreuve, et comparait le tranquille bonheur domestique de nos hôtes à celui qu'il croyait pouvoir jurer de me procurer. «Pour vous prouver que je suis sûr de moi, disait-il, je veux vous avouer que j'ai été frappé, à la première vue, de votre air bon et raisonnable. Je ne vous ai trouvée ni belle ni jolie, je ne savais pas qui vous étiez, je n'avais jamais entendu parler de vous; et, cependant, lorsque j'ai dit en riant à Mme Angèle que vous seriez ma femme, j'ai senti tout à coup en moi la pensée que si une telle chose arrivait, j'en serais bien heureux. Cette idée vague m'est revenue tous les jours plus nette, et quand je me suis mis à rire et à jouer avec vous, il m'a semblé que je vous connaissais depuis longtemps et que nous étions deux vieux amis.»

Je crois qu'à l'époque de ma vie où je me trouvais, et au sortir de si grandes irrésolutions entre le couvent et la famille, une passion brusque m'eût épouvantée. Je ne l'eusse pas comprise, elle m'eût peut-être semblé jouée ou ridicule, comme celle du premier prétendant qui s'était offert au Plessis. Mon cœur n'avait jamais fait un pas en avant de mon ignorance; aucune inquiétude de mon être n'eût troublé mon raisonnement ou endormi ma méfiance.

Je trouvai donc le raisonnement de Casimir sympathique, et, après avoir consulté mes hôtes, je restai avec lui dans les termes de cette douce camaraderie qui venait de prendre une sorte de droit d'exister entre nous.

Je n'avais jamais été l'objet de ces soins exclusifs, de cette soumission volontaire et heureuse qui étonnent et touchent un jeune cœur. Je ne pouvais pas ne point regarder bientôt Casimir comme le meilleur et le plus sûr de mes amis.

Nous arrangeâmes avec Mme Angèle une entrevue entre le colonel et ma mère, et jusque-là nous ne fîmes point de projets, puisque l'avenir dépendait du caprice de ma mère, qui pouvait faire tout manquer. Si elle eût refusé, nous devions n'y plus songer et rester en bonne estime l'un de l'autre.

Ma mère vint au Plessis et fut frappée, comme moi, d'un tendre respect pour la belle figure, les cheveux d'argent, l'air de distinction et de bonté du vieux colonel. Ils causèrent ensemble et avec nos hôtes. Ma mère me dit ensuite: «J'ai dit oui, mais pas de manière à ne pas m'en dédire. Je ne sais pas encore si le fils me plaît. Il n'est pas beau. J'aurais aimé un beau gendre pour me donner le bras.» Le colonel prit le mien pour aller voir une prairie artificielle derrière la maison, tout en causant agriculture avec James. Il marchait difficilement, ayant eu déjà de violentes attaques de goutte. Quand nous fûmes séparés, avec James, des autres promeneurs, il me parla avec une grande affection, me dit que je lui plaisais extraordinairement, et qu'il regarderait comme un très grand bonheur dans sa vie de m'avoir pour sa fille.

Ma mère resta quelques jours, fut aimable et gaie, taquina son futur gendre pour l'éprouver, le trouva bon garçon, et partit en nous permettant de rester ensemble sous les yeux de Mme Angèle. Il avait été convenu que l'on attendrait, pour fixer l'époque du mariage, le retour à Paris de Mme Dudevant, qui avait été passer quelque temps dans sa famille, au Mans. Jusque-là, on devait prendre connaissance entre parens de la fortune réciproque, et le colonel devait régler le sort que, de son vivant, il voulait assurer à son fils.

Au bout d'une quinzaine, ma mère retomba comme une bombe au Plessis. Elle avait découvert que Casimir, au milieu d'une existence désordonnée, avait été pendant quelque temps garçon de café. Je ne sais où elle avait pêché cette billevesée. Je crois que c'était un rêve qu'elle avait fait la nuit précédente, et qu'au réveil elle avait pris au sérieux. Ce grief fut accueilli par des rires qui la mirent en colère. James eut beau lui répondre sérieusement, lui dire qu'il n'avait presque jamais perdu de vue la famille Dudevant, que Casimir n'était jamais tombé dans aucun désordre; Casimir lui-même eut beau protester qu'il n'y avait pas de honte à être garçon de café, mais que n'ayant quitté l'école militaire que pour faire campagne comme sous lieutenant, et n'ayant quitté l'armée, au licenciement, que pour faire son droit à Paris, demeurant chez son père et jouissant d'une bonne pension, ou le suivant à la campagne où il était sur le pied d'un fils de famille, il n'avait jamais eu, même pendant huit jours, même pendant douze heures, le loisir de servir dans un café; elle s'y obstina, prétendit qu'on se jouait d'elle, et m'emmenant dehors, se répandit en invectives délirantes contre Mme Angèle, ses mœurs, le ton de sa maison et les intrigues de Du Plessis qui faisait métier de marier les héritières avec des aventuriers pour en tirer des pots-de-vin, etc., etc.

Elle était dans un paroxysme si violent que j'en fus effrayée pour sa raison et m'efforçai de l'en distraire en lui disant que j'allais faire mon paquet et partir tout de suite avec elle, qu'à Paris, elle prendrait toutes les informations qu'elle pourrait souhaiter, et que, tant qu'elle ne serait pas satisfaite, nous ne verrions pas Casimir. Elle se calma aussitôt. «Oui, oui, dit-elle. Allons faire nos paquets!» Mais à peine avais-je commencé, qu'elle me dit: «Réflexion faite, je m'en vas. Je me déplais ici. Tu t'y plais, restes-y, je m'informerai, et je te ferai savoir ce que l'on m'aura dit.»