Dans la théorie du progrès, Dieu est un, comme l'humanité est une. Il n'y a qu'une religion, qu'une vérité antérieure à l'homme, coéternelle à Dieu, et dont les différentes manifestations dans l'homme et par l'homme sont la vérité relative et progressive des diverses phases de l'histoire. Rien de plus simple, rien de plus grand, rien de plus logique. Avec cette notion, avec ce fil conducteur dans une main: L'humanité éternellement progressive; avec ce flambeau dans l'autre main: Dieu éternellement révélateur et révélable, il n'est plus possible de flotter et de s'égarer dans l'étude de l'histoire des hommes, puisque c'est l'histoire de Dieu même dans ses rapports avec nous.
De mon temps, on procédait simultanément par plusieurs histoires séparées, qui n'avaient aucun rapport entre elles. Par exemple, l'histoire sacrée et l'histoire profane étant contemporaines l'une de l'autre, il fallait les étudier en regard l'une de l'autre, sans admettre qu'elles eussent aucun lien. Quelle était la vraie, quelle était la fabuleuse? Toutes deux étaient chargées de miracles et de fables également inadmissibles pour la raison; mais pourquoi le Dieu des Juifs était-il le seul vrai Dieu? On ne vous le disait point, et, pour moi, particulièrement, j'étais libre de rejeter le dieu de Moïse et de Jésus, tout aussi bien que ceux d'Homère et de Virgile. «Lisez, me disait-on, prenez des notes, faites des extraits, retenez bien tout cela. Ce sont des choses qu'il faut savoir et qu'il n'est pas permis d'ignorer[9].»
Savoir pour savoir, voilà véritablement toute la moralité de l'éducation qui m'était donnée. Il n'était pas question de s'instruire pour se rendre meilleur, plus heureux ou plus sage. On apprenait pour devenir capable de causer avec les personnes instruites, pour être à même de lire dans les livres qu'on avait dans son armoire, et de tuer le temps à la campagne ou ailleurs. Et comme les caractères de mon espèce ne comprennent pas beaucoup qu'il soit utile de donner la réplique aux causeurs instruits, au lieu de les écouter en silence ou de ne pas les écouter du tout; comme, en général, les enfans ne s'inquiètent pas de l'ennui, puisqu'ils s'amusent volontiers de toute autre chose que l'étude, il fallait leur donner un autre motif, un autre stimulant. On leur parlait alors du plaisir de satisfaire leurs parens, et on faisait appel au sentiment de l'obéissance, à la conscience du devoir. C'était encore ce qu'il y avait de meilleur à invoquer, et cela réussissait assez avec moi, qui étais, par nature indépendante dans mes idées, soumise dans les actes extérieurs.
Je n'ai jamais connu la révolte de fait avec les êtres que j'aimais et dont j'ai dû accepter la domination naturelle, car il y en a une, ne fût-ce que celle de l'âge, sans compter celle du sang. Je n'ai jamais compris qu'on ne cédât pas aux personnes avec lesquelles on ne veut ni ne peut rompre, quand même on est persuadé qu'elles se trompent, ni qu'on hésitât entre le sacrifice de soi-même et leur satisfaction. Voilà pourquoi ma grand'mère, ma mère, et les religieuses de mon couvent m'ont toujours trouvée d'une douceur inexplicable au milieu d'un insurmontable entêtement. Je me sers du mot douceur, parce que j'ai été frappée de les voir se rencontrer dans cette expression dont elles se servaient pour peindre mon caractère d'enfant. L'expression n'était peut-être pas juste. Je n'étais pas douce, puisque je ne cédais pas intérieurement. Mais, pour ne pas céder en fait, il eût fallu haïr, et, tout au contraire, j'aimais. Cela prouve donc uniquement que mon affection m'était plus précieuse que mon raisonnement, et que j'obéissais plus volontiers, dans mes actions, à mon cœur qu'à ma tête.
Ce fut donc par pure affection pour ma grand'mère que j'étudiai de mon mieux les choses qui m'ennuyaient, que j'appris par cœur des milliers de vers dont je ne comprenais pas les beautés, le latin, qui me paraissait insipide: la versification, qui était comme une camisole de force imposée à ma poétique naturelle: l'arithmétique, qui était si opposée à mon organisation que, pour faire une addition, j'avais littéralement des vertiges et des défaillances. Pour lui faire plaisir aussi, je m'enfonçais dans l'histoire, mais là, ma soumission reçut enfin sa récompense, l'histoire m'amusa prodigieusement.
Pourtant, par la raison que j'ai dite, par l'absence de théorie morale de cette étude, elle ne satisfaisait pas l'appétit de logique qui commençait à s'éveiller en moi; mais elle prit à mes yeux un attrait différent: je la goûtai sous son aspect purement littéraire et romanesque. Les grands caractères, les belles actions, les étranges aventures, les détails poétiques, le détail, en un mot, me passionna, et je trouvai à raconter tout cela, à y donner une forme dans mes extraits, un plaisir indicible.
Peu à peu, je m'aperçus que j'étais peu surveillée, que ma grand'mère, trouvant mon extrait bien écrit pour mon âge, et intéressant, ne consultait plus le livre pour voir si ma version était bien fidèle, et cela me servit plus qu'on ne peut croire. Je cessai de porter à la leçon les livres qui avaient servi à mon résumé, et comme on ne me les demanda plus, je me lançai avec plus de hardiesse dans mes appréciations personnelles. Je fus plus philosophe que mes historiens profanes, plus enthousiaste que mes historiens sacrés. Me laissant aller à mon émotion et ne m'inquiétant pas d'être d'accord avec le jugement de mes auteurs, je donnai à mes récits la couleur de ma pensée, et même je me souviens que je ne me gênais pas pour orner un peu la sécheresse de certains fonds. Je n'altérais point les faits essentiels, mais, quand un personnage insignifiant ou inexpliqué me tombait sous la main, obéissant à un besoin invincible d'art, je lui donnais un caractère quelconque que je déduisais assez logiquement de son rôle ou de la nature de son action dans le drame général. Incapable de me soumettre aveuglément au jugement de l'auteur, si je ne réhabilitais pas toujours ce qu'il condamnait, j'essayais du moins de l'expliquer et de l'excuser, et si je le trouvais trop froid pour les objets de mon enthousiasme, je me livrais à ma propre flamme, et je la répandais sur mon cahier dans des termes qui faisaient rire souvent ma grand'mère par leur naïveté d'exagération.
Enfin, quand je trouvais l'occasion de fourrer une petite description au milieu de mon récit, je ne m'en faisais pas faute. Pour cela une courte phrase du texte, une sèche indication me suffisaient. Mon imagination s'en emparait et brodait là-dessus; je faisais intervenir le soleil ou l'orage, les fleurs, les ruines, les monumens, les chœurs, les sons de la flûte sacrée ou de la lyre d'Ionie, l'éclat des armes, le hennissement des coursiers, que sais-je? J'étais classique en diable; mais si je n'avais pas l'art de me trouver une forme nouvelle, j'avais le plaisir de sentir vivement, et de voir par les yeux de l'imagination tout ce passé qui se ranimait devant moi.
Il est vrai aussi que, n'étant pas tous les jours dans cette disposition poétique, et pouvant impunément en prendre à mon aise, il m'arriva parfois de copier presque textuellement les pages du livre dont j'étais chargée de rendre le sens. Mais c'étaient mes jours de langueur et de distraction. Je m'en dédommageais avec plaisir quand je sentais la verve se rallumer.
Je faisais un peu de même pour la musique. J'étudiais pour l'acquit de ma conscience les sèches études que je devais jouer à ma grand'mère; mais quand j'étais sûre de m'en tirer passablement, je les arrangeais à ma guise, ajoutant des phrases, changeant les formes, improvisant au hasard, chantant, jouant et composant musique et paroles, quand j'étais bien sûre de ne pas être entendue. Dieu sait à quelles stupides aberrations musicales je m'abandonnais ainsi! j'y prenais un plaisir extrême.