La musique qu'on m'enseignait commençait à m'ennuyer. Ce n'était plus la direction de ma grand'mère. Elle s'était imaginé qu'elle ne pourrait pas m'enseigner elle-même la musique, ou bien sa santé ne lui permettait plus d'en garder l'initiative; elle ne me démontrait plus rien, et se bornait à me faire jouer en mesure la plate musique que m'apportait mon maître.

Ce maître était l'organiste de la Châtre. Il savait la musique, certainement, mais il ne la sentait nullement, et il mettait peu de conscience à me la montrer. Il s'appelait M. Gayard, et il avait la figure et la tournure ridicules. Il portait toujours la queue ficelée, les ailes de pigeon et les grands habits carrés de l'ancien régime, quoiqu'il n'eût guère qu'une cinquantaine d'années. Sous la Restauration, on a vu pendant quelque temps des particuliers reprendre ces vieux usages de coiffure et d'habillement pour témoigner de leur attachement aux bons principes. D'autres ne les avaient jamais quittés, et c'était sans doute par habitude de gravité que M. Gayard conservait la poudre et les culottes courtes.

Il était pourtant médiocrement grave quand il n'était plus sous les yeux du curé, à la Châtre, et de ma grand'mère, à Nohant. Il arrivait le dimanche, à midi, se faisait servir un copieux déjeûner, remontait l'accord du piano et du clavecin, me donnait une leçon de deux heures, puis allait batifoler avec les servantes jusqu'au dîner. Là il mangeait comme quatre, parlait peu, me faisait jouer ensuite devant ma grand'mère un morceau qu'il m'avait seriné plutôt qu'expliqué, et s'en allait les poches pleines de friandises qu'il se faisait donner par les femmes de chambre.

Je faisais des progrès apparens avec ce professeur, et, en réalité, je n'apprenais rien du tout, et je perdais le respect et l'amour de la musique. Il m'apportait de la musique facile, bête, soi-disant brillante. Heureusement, il se glissait quelquefois à son insu de petits diamans dans ce fatras, des sonatines de Steibelt, des pages de Gluck, de Mozart, et de jolies études de Pleyel et de Clementi. La preuve que j'avais un bon sentiment musical, c'est que je discernais fort bien de moi-même ce qui valait la peine d'être étudié, et j'y portais un certain sentiment naïf qui plaisait à ma grand'mère, mais dont M. Gayard ne me tenait aucun compte. Il frappait fort et jouait carrément, sans nuances, sans couleur et sans cœur. C'était exact, correct, bruyant, sans charme et sans élévation. Je le sentais, et je haïssais sa manière. Avec cela, il avait de grosses pattes laides, velues, grasses et sales qui me répugnaient, et une odeur de poudre mêlée à une odeur de crasse qui me faisait paraître ma leçon insupportable. Ma grand'mère devait bien savoir que c'était là un maître sans valeur et sans âme; mais elle pensait que j'avais besoin de me délier les doigts, et comme les siens étaient de plus en plus paralysés, elle me donnait M. Gayard comme une mécanique. En effet, M. Gayard m'apprenait à remuer les doigts, et il me donnait à lire beaucoup de musique, mais il ne m'enseignait rien. Jamais il ne me demanda de me rendre compte à moi-même du ton dans lequel était écrit le morceau qu'il me faisait jouer, ni du mouvement, encore moins du sentiment et de la pensée musicale. Il me fallait deviner tout cela, car j'avais oublié toutes les règles que ma grand'mère m'avait enseignées si clairement et qu'il eût été bon de repasser sans cesse en les appliquant. Je les appliquais d'instinct et ne les savais plus. Quand je faisais quelque faute, M. Gayard me débitait des calembours et des coqs-à-l'âne en forme de critique. C'est ainsi que je travaillais, disait-il, la dernière fois qu'on me mit à la porte; ou bien il avait des sentences en latin de collége:

Aspice Pierrot pendu,

Quod fa dièse n'a pas rendu.

Et toute la leçon se passait ainsi, à moins qu'il ne préférât dormir auprès du poêle, ou se promener dans la chambre en mangeant des pruneaux ou des noisettes, car il mangeait toujours et ne se souciait guère d'autre chose.

On ne me parlait plus de chant, et pourtant c'était là mon instinct et ma vocation. Je trouvais un soulagement extrême à improviser en prose ou en vers blancs des récitatifs ou des fragmens de mélodie lyrique, et il me semblait que le chant eût été ma véritable manière d'exprimer mes sentimens et mes émotions. Quand j'étais seule au jardin, je chantais toutes mes actions pour ainsi dire: «Roule, roule, ma brouette: poussez, poussez, petits gazons que j'arrose; papillons jolis, venez sur mes fleurs, etc.;» et quand j'avais du chagrin, quand je pensais à ma petite mère absente, c'étaient des complaintes en mineur qui ne finissaient pas et qui endormaient peu à peu ma mélancolie ou qui provoquaient des larmes dont j'étais soulagée:

Ma mère, m'entends-tu? je pleure et je soupire, etc.

Vers l'âge de douze ans, je m'essayai à écrire; mais cela ne dura qu'un instant; je fis plusieurs descriptions, une de la vallée noire, vue d'un certain endroit où j'allais souvent me promener, et l'autre d'une nuit d'été avec clair de lune. C'est tout ce que je me rappelle, et ma grand'mère eut la bonté de déclarer à qui voulait la croire que c'étaient des chefs-d'œuvre. D'après les phrases qui me sont restées dans la mémoire[10], ces chefs-d'œuvre-là étaient bons à mettre au cabinet. Mais ce que je me rappelle avec plus de plaisir, c'est que, malgré les imprudens éloges de ma bonne maman, je ne fus nullement enivrée de mon petit succès. J'avais dès lors un sentiment que j'ai toujours conservé; c'est qu'aucun art ne peut rendre le charme et la fraîcheur de l'impression produite par les beautés de la nature, de même que rien dans l'expression ne peut atteindre à la force et à la spontanéité de nos émotions intimes. Il y a dans l'âme quelque chose de plus que dans la forme. L'enthousiasme, la rêverie, la passion, la douleur n'ont pas d'expression suffisante dans le domaine de l'art, quel que soit l'art, quel que soit l'artiste. J'en demande pardon aux maîtres: je les vénère et les chéris, mais ils ne m'ont jamais rendu ce que la nature m'a donné, ce que moi-même j'ai senti mille fois l'impossibilité de rendre aux autres.