L'art me semble une aspiration éternellement impuissante et incomplète, de même que toutes les manifestations humaines. Nous avons, pour notre malheur, le sentiment de l'infini, et toutes nos expressions ont une limite rapidement atteinte; ce sentiment même est vague en nous, et les satisfactions qu'il nous donne sont une espèce de tourment.
L'art moderne l'a bien senti, ce tourment de l'impuissance, et il a cherché à étendre ses moyens en littérature, en musique, en peinture. L'art a cru trouver dans les formes nouvelles du romantisme une nouvelle puissance d'expansion. L'art a pu y gagner, mais l'âme humaine n'élève ses facultés que relativement, et la soif de la perfection, le besoin de l'infini restent les mêmes, éternellement avides, éternellement inassouvis. C'est pour moi une preuve irréfutable de l'existence de Dieu. Nous avons le désir inextinguible du beau idéal: donc le désir a un but. Ce but n'existe nulle part à notre portée, ce but est l'infini, ce but est Dieu.
L'art est donc un effort plus ou moins heureux pour manifester des émotions qui ne peuvent jamais l'être complétement, et qui, par elles-mêmes, dépassent toute expression. Le romantisme, en augmentant les moyens, n'a pas reculé la limite des facultés humaines. Une grêle d'épithètes, un déluge de notes, un incendie de couleurs, ne témoignent et n'expriment rien de plus qu'une forme élémentaire et naïve. J'ai beau faire, j'ai le malheur de ne rien trouver dans les mots et dans les sons de ce qu'il y a dans un rayon du soleil ou dans un murmure de la brise.
Et pourtant l'art a des manifestations sublimes, et je ne saurais vivre sans les consulter sans cesse; mais plus ces manifestations sont grandes, plus elles excitent en moi la soif d'un mieux et d'un plus que personne ne peut me donner, et que je ne puis pas donner moi-même, parce qu'il faudrait pour exprimer ce plus et ce mieux un chiffre qui n'existe pas pour nous et que l'homme ne trouvera probablement jamais.
J'en reviens à dire plus clairement et plus positivement que rien de ce que j'ai écrit dans ma vie ne m'a jamais satisfait, pas plus mes premiers essais à l'âge de douze ans, que les travaux littéraires de ma vieillesse, et qu'il n'y a à cela aucune modestie de ma part. Toutes les fois que j'ai vu et senti quelque sujet d'art, j'ai espéré, j'ai cru naïvement que j'allais le rendre comme il m'était venu. Je m'y suis jetée avec ardeur, j'ai rempli ma tâche parfois avec un vif plaisir, et parfois, en écrivant la dernière page, je me suis dit: «Oh! cette fois, c'est bien réussi!» Mais, hélas, je n'ai jamais pu relire l'épreuve sans me dire: «Ce n'est pas du tout cela, je l'avais rêvé et senti, et conçu tout autrement; c'est froid, c'est à côté, c'est trop dit et ce n'est pas assez.» Et si l'ouvrage n'avait pas toujours été la propriété d'un éditeur, je l'aurais mis dans un coin avec le projet de le refaire, et je l'y aurais oublié pour en essayer un autre.
Je sentis donc, dès la première tentative littéraire de ma vie, que j'étais au-dessous de mon sujet et que mes mots et mes phrases le gâtaient pour moi-même. On envoya à ma mère une de mes descriptions pour lui faire voir comme je devenais habile et savante: elle me répondit: «Tes belles phrases m'ont bien fait rire, j'espère que tu ne vas pas te mettre à parler comme ça.» Je ne fus nullement mortifiée de l'accueil fait par elle à mon élucubration poétique: je trouvai qu'elle avait parfaitement raison, et je lui répondis: «Sois tranquille, ma petite mère, je ne deviendrai pas une pédante, et quand je voudrai te dire que je t'aime, que je t'adore, je te le dirai tout bonnement comme le voilà dit.»
Je cessai donc d'écrire; mais le besoin d'inventer et de composer ne m'en tourmentait pas moins. Il me fallait un monde de fictions, et je n'avais jamais cessé de m'en créer un que je portais partout avec moi, dans mes promenades, dans mon immobilité, au jardin, aux champs, dans mon lit avant de m'endormir et en m'éveillant, avant de me lever. Toute ma vie j'avais eu un roman en train dans la cervelle, auquel j'ajoutais un chapitre plus ou moins long aussitôt que je me trouvais seule, et pour lequel j'amassais sans cesse des matériaux. Mais pourrai-je donner une idée de cette manière de composer que j'ai perdue et que je regretterai toujours, car c'est la seule qui ait réalisé jamais ma fantaisie.
Je ne donnerais aucun développement au récit de cette fantaisie de mon cerveau, si je croyais qu'elle n'eût été qu'une bizarrerie personnelle. Car mon lecteur doit remarquer que je me préoccupe beaucoup plus de lui faire repasser et commenter sa propre existence, celle de nous tous, que de l'intéresser à la mienne propre; mais j'ai lieu de croire que mon histoire intellectuelle est celle de la génération à laquelle j'appartiens, et qu'il n'est aucun de nous qui n'ait fait, dans son jeune âge, un roman ou un poème.
J'avais bien vingt-cinq ans, lorsque voyant mon frère griffonner beaucoup, je lui demandai ce qu'il faisait. «Je cherche, me dit-il, un roman moral dans le fond, comique dans la forme: mais je ne sais pas écrire, et il me semble que tu pourrais rédiger ce que j'ébauche.» Il me fit part de son plan, que je trouvai trop sceptique et dont les détails me rebutèrent. Mais, à ce propos, je lui demandai depuis quand il avait cette fantaisie de faire un roman. «Je l'ai toujours eue, répondit-il. Quand j'y rêve, il me passionne et me divertit quelquefois tant, que j'en ris tout seul. Mais quand je veux y mettre de l'ordre, je ne sais par où commencer, par où finir. Tout cela se brouille sous ma plume. L'expression me manque, je m'impatiente, je me dégoûte, je brûle ce que je viens d'écrire, et j'en suis débarrassé pour quelques jours. Mais bientôt cela revient comme une fièvre. J'y pense le jour, j'y pense la nuit, et il faut que je gribouille encore, sauf à brûler toujours.
—Que tu as tort, lui dis-je, de vouloir donner une forme arrêtée, un plan régulier à ta fantaisie! tu ne vois donc pas que tu lui fais la guerre, et que si tu renonçais à la jeter hors de toi, elle serait toujours en toi active, riante et féconde? Que ne fais-tu comme moi, qui n'ai jamais gâté l'idée que je me suis faite de ma création en cherchant à la formuler?