—Ah çà, dit-il, c'est donc une maladie que nous avons dans le sang? Tu pioches donc aussi dans le vide? tu rêvasses donc aussi comme moi? tu ne me l'avais jamais dit.» J'étais déjà fâchée de m'être trahie, mais il était trop tard pour se raviser. Hippolyte, en me confiant son mystère, avait droit de m'arracher le mien, et je lui racontai ce que je vais raconter ici.
Dès ma première enfance, j'avais besoin de me faire un monde intérieur à ma guise, un monde fantastique et poétique; peu à peu j'eus besoin d'en faire aussi un monde religieux ou philosophique, c'est-à-dire moral ou sentimental. Vers l'âge de onze ans, je lus l'Iliade et la Jérusalem délivrée. Ah! que je les trouvais courtes, que je fus contrariée d'arriver à la dernière page! je devins triste et comme malade de chagrin de les voir sitôt finies. Je ne savais plus que devenir; je ne pouvais plus rien lire; je ne savais auquel de ces deux poèmes donner la préférence: je comprenais qu'Homère était plus beau, plus grand, plus simple; mais le Tasse m'intéressait et m'intriguait davantage. C'était plus romanesque, plus de mon temps et de mon sexe. Il y avait des situations dont j'aurais voulu que le poète ne me fît jamais sortir, Herminie chez les bergers, par exemple, ou Clorinde délivrant du bûcher Olinde et Sofronie. Quels tableaux enchantés je voyais se dérouler autour de moi! Je m'emparais de ces situations, je m'y établissais pour ainsi dire; les personnages devenaient miens; je les faisais agir ou parler, et je changeais à mon gré la suite de leurs aventures, non pas que je crusse mieux faire que le poète, mais parce que les préoccupations amoureuses de ces personnages me gênaient, et que je les voulais tels que je les sentais, c'est-à-dire enthousiastes seulement de religion, de guerre ou d'amitié. Je préférais la martiale Clorinde à la timide Herminie: sa mort et son baptême la divinisaient à mes yeux. Je haïssais Armide, je méprisais Renaud. Je sentais vaguement de la guerrière et de la magicienne ce que Montaigne dit de Bradamante et d'Angélique, à propos du poème de l'Arioste: l'une «d'une beauté naïve, active, généreuse, non homasse, mais virile; l'autre d'une beauté molle, affectée, délicate, artificielle: l'une travestie en garçon, coiffée d'un morion luisant: l'autre vêtue en fille, coiffée d'un atiffet emperlé.»
Mais au-dessus de ces personnages du roman, l'Olympe chrétien planait sur la composition du Tasse, comme dans l'Iliade les dieux du paganisme: et c'est par la poésie de ces symboles que le besoin d'un sentiment religieux, sinon d'une croyance définie, vint s'emparer ardemment de mon cœur. Puisqu'on ne m'enseignait aucune religion, je m'aperçus qu'il m'en fallait une, et je m'en fis une.
J'arrangeai cela très secrètement en moi-même; religion et roman poussèrent de compagnie dans mon âme. J'ai dit que les esprits les plus romanesques étaient les plus positifs, et, quoique cela ressemble à un paradoxe, je le maintiens. Le penchant romanesque est un penchant du beau idéal. Tout ce qui, dans la réalité vulgaire, gêne cet élan est facilement mis de côté et compté pour rien par ces esprits logiciens à leur point de vue. Les chrétiens primitifs, les adeptes de toutes les sectes enfantées par le christianisme pris au pied de la lettre sont des esprits romanesques, et leur logique est rigoureuse, absolue: je défie qu'on prouve le contraire.
Me voilà donc, enfant rêveur, candide, isolé, abandonné à lui-même, lancé à la recherche d'un idéal, et ne pouvant pas rêver un monde, une humanité idéalisée, sans placer au faîte un Dieu, l'idéal même. Ce grand créateur Jéhovah, cette grande fatalité Jupiter, ne me parlaient pas assez directement. Je voyais bien les rapports de cette puissance suprême avec la nature, je ne la sentais pas assez particulièrement dans l'humanité. Je fis ce que l'humanité avait fait avant moi. Je cherchai un médiateur, un intermédiaire, un Dieu-homme, un divin ami de notre race malheureuse.
Homère et le Tasse, venant couronner la poésie chrétienne et païenne de mes premières lectures, me montraient tant de divinités sublimes ou terribles que je n'avais que l'embarras du choix; mais cet embarras était grand. On me préparait à la première communion, et je ne comprenais absolument rien au catéchisme. L'Évangile et le drame divin de la vie et de la mort de Jésus m'arrachaient en secret des torrens de larmes. Je m'en cachais bien, j'aurais craint que ma grand'mère ne se moquât de moi. Elle ne l'eût pas fait, j'en suis certaine aujourd'hui, mais cette absence d'intervention dans ma croyance, dont elle semblait s'être fait une loi, me jetait dans le doute, et peut-être aussi l'éternel attrait du mystère dans mes émotions les plus intimes me portait-il à moi-même le préjudice moral d'être privée de direction. Ma grand'mère, en me voyant lire et apprendre le dogme par cœur, sans faire la moindre réflexion, se flattait peut-être de trouver en moi une table rase, aussitôt qu'elle voudrait m'instruire à son point de vue, mais elle se trompait. L'enfant n'est jamais une table rase. Il commente, il s'interroge, il doute, il cherche, et si on ne lui donne rien pour se bâtir une maison, il se fait un nid avec les fétus qu'il peut rassembler.
C'est ce qui m'arriva. Comme ma grand'mère n'avait eu qu'un soin, celui de combattre en moi le penchant superstitieux, je ne pouvais croire aux miracles et je n'aurais pas osé croire non plus à la divinité de Jésus. Mais je l'aimais quand même, cette divinité et je me disais: «Puisque toute religion est une fiction, faisons un roman qui soit une religion ou une religion qui soit un roman. Je ne crois pas à mes romans, mais ils me donnent autant de bonheur que si j'y croyais. D'ailleurs, s'il m'arrive d'y croire de temps en temps, personne ne le saura, personne ne contrariera mon illusion en me prouvant que je rêve.»
Et voilà qu'en rêvant la nuit, il me vint une figure et un nom. Le nom ne signifiait rien, que je sache, c'était un assemblage fortuit de syllabes comme il s'en forme dans les songes. Mon fantôme s'appelait Corambé, et ce nom lui resta. Il devint le titre de mon roman et le dieu de ma religion.
En commençant à parler de Corambé, je commence à parler, non-seulement de ma vie poétique, que ce type a remplie si longtemps dans le secret de mes rêves, mais encore de ma vie morale, qui ne faisait qu'une avec la première. Corambé n'était pas, à vrai dire, un simple personnage de roman, c'était la forme qu'avait prise et que garda longtemps mon idéal religieux.
De toutes les religions qu'on me faisait passer en revue comme une étude historique pure et simple, sans m'engager à en adopter aucune, il n'y en avait aucune, en effet, qui me satisfît complétement, et toutes m'attiraient par quelque endroit. Jésus-Christ était bien pour moi le type d'une perfection supérieure à toutes les autres; mais la religion qui me défendait, au nom de Jésus, d'aimer les autres philosophes, les autres dieux, les autres saints de l'antiquité, me gênait et m'étouffait pour ainsi dire. Il me fallait l'Iliade et la Jérusalem dans mes fictions. Corambé se créa tout seul dans mon cerveau. Il était pur et charitable comme Jésus, rayonnant et beau comme Gabriel; mais il lui fallait un peu de la grâce des nymphes et de la poésie d'Orphée. Il avait donc les formes moins austères que le Dieu des chrétiens, et un sentiment plus spiritualisé que ceux d'Homère. Et puis il me fallait le compléter en le vêtissant en femme à l'occasion, car ce que j'avais le mieux aimé, le mieux compris jusqu'alors, c'était une femme, c'était ma mère. Ce fut donc souvent sous les traits d'une femme qu'il m'apparut. En somme, il n'avait pas de sexe et revêtait toutes sortes d'aspects différens.