Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts. Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance, comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais!

«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement, que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17]

Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'Histoire de dix ans. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes des événemens et des hommes qui les subissent.

Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile: ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne saurais y rien ajouter.

Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et, faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.

On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les défenseurs: débat ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie. Une partie des accusés s'entendait avec ses défenseurs pour n'être pas défendue. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait, mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre humain affranchi.

J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait: «Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!»

CHAPITRE TROISIEME.

Lettre incriminée au procès monstre.—Ma rédaction rejetée.—Défection du barreau républicain.—Trélat.—Discours d'Éverard.—Sa condamnation.—Retour à Nohant.—Projets d'établissement.—La maison déserte à Paris.—Charles d'Aragon.—Affaire Fieschi.—Les opinions politiques de Maurice.—M. Lamennais.—M. Pierre Leroux.—Le mal du pays me prend.—La maison déserte à Bourges.—Contradictions d'Éverard.—Je reviens à Paris.